Les Ensablés - "Tu seras ouvrier" de Georgette Gueguen-Dreyfus (1892-1973)

Les ensablés - 19.05.2019

Livre - Ouellet - Gueguen-Dreyfus - ouvrier, fils


Le Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier) nous apprend que Georgette Gueguen-Dreyfus et son mari Georges Dreyfus militaient au sein du Parti communiste et qu’ils étaient membres de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR). Ensemble, ils participèrent activement à la Résistance dans le maquis de l’Indre, ce dont l’écrivaine rendra compte dans des reportages à la Libération. Elle en tirera un ouvrage en deux tomes, Résistance Indre et vallée du Cher (Éditions sociales en 1970).

Par François Ouellet
 


En 1935, Georgette Gueguen-Dreyfus publie un premier roman au titre programmatique : Tu seras ouvrier. Dédié à son mari, qui sera tué neuf ans plus tard, en août 1944, par des légionnaires indiens enrôlés par les Allemands, le roman est publié en feuilleton dans L’Humanité et paraît aux Éditions Sociales Internationales ; il est traduit en russe en 1936, en même temps que Passage à niveau (rééd. chez Plein chant en 2017) de Georges David et Manifestations interdite (rééd. chez Delga en 2019) de Léon Moussinac. L’écriture de Gueguen-Dreyfus souscrit finement aux dictats du réalisme socialiste, le parcours du jeune héros de Tu seras ouvrier n’étant jamais trop appuyé ; on n’y trouve pas, comme chez Jean Fréville, par exemple, de ces envolées trop marquées idéologiquement qui nous font quitter le territoire du romanesque pour le pamphlet. Tu seras ouvrier reste aujourd’hui un excellent roman, agréable à lire, même s’il souffre de quelques longueurs.
 
Il relate la vie et le développement idéologique de Jean Tessier depuis son enfance jusqu’au début de la vingtaine. Jean habite dans un immeuble ouvrier de Belleville avec sa mère et sa jeune sœur. À l’école, son meilleur ami est un fils de bourgeois ; lorsque celui-ci rentre à l’école professionnelle, car il souhaite devenir ingénieur, Jean est pris de détresse à la pensée que son destin à lui est d’être ouvrier, comme son père. « Il savait ce que cela voulait dire, il les connaissait assez les ouvriers. C’était ceux qui s’arrêtaient au bistrot, le soir, et que les gosses allaient chercher pour le dîner, comme lui l’avait fait tant de fois. C’était ceux qui portaient des habits raccommodés, des grosses godasses, ceux dont les poches étaient pleines de tabac émietté, ceux qui sentaient la sueur et le vin ; c’était ceux qui n’avaient jamais assez d’argent pour finir la semaine. » 
 
À la maison, Jean et sa sœur ne mangent jamais à leur faim, et les malheurs, la difficulté à joindre les deux bouts ont épuisé la patience de la mère : au moindre écart, à la moindre contrariété, elle frappe ses enfants, et son amour en souffre. Ce n’est pas une mère indigne, elle est simplement dépassée par la misère ; en outre, elle est sérieusement malade, ses jours sont comptés. À trente-six ans, elle est usée. Cependant, Jean est trop jeune pour comprendre le désarroi de sa mère, bien qu’il soit sensible à l’injustice de leur condition sociale, car leur pauvreté l’afflige. Un soir, alors que la mère bat sa fille qui n’a pourtant rien à se reprocher, Jean la traite de mauvaise mère. « Moi, une mauvaise mère… moi qui me donne tant de mal pour élever mes enfants… une mauvaise mère. Non, c’est trop dur, j’aime mieux mourir tout de suite. »  Le sort la prend au mot : dans la nuit, une hémorragie la tue. Cette première partie, la meilleure du roman, est remarquable. Les images sont fortes, le style a de la gueule, le portrait de la mère, le récit de la misère, tout cela est très juste.
 
Jean et sa sœur sont recueillis par un oncle tailleur qui habite en Bretagne, à Saint-Nazaire, près du port, où Jean aime flâner. Il entre au chantier naval. Mais son oncle, désireux d’assurer un avenir meilleur à Jean, lui fait suivre des cours de dessin industriel ; au grand dam de l’oncle, Jean choisit de revenir auprès des ouvriers parmi lesquels il se plaît. Commence alors son éducation politique : il lit L’Humanité, milite dans le syndicat, ce qui lui fait perdre son emploi ; il monte à Paris, travaille dans la métallurgie, crée une jeune cellule communiste, participe aux événements de février 34, manifeste contre le fascisme… Deux cent pages de roman de formation qui culminent sur un dernier très beau chapitre, qui offre un contraste saisissant avec les manifestations précédentes. Jean et ses copains de la cellule se trouvent à la plage. C’est le premier dimanche de mai, il fait beau, la vie est belle. Le soleil, l’eau, le paysage brillent comme le signe d’un avenir qui leur appartient et qui sera inévitablement meilleur.
 
Dans un compte rendu de Tu seras ouvrier qu’il publie dans la revue Europe en juillet 1935, et donc un an avant son voyage avec André Gide et Louis Guilloux en Russie, où il trouvera la mort, Eugène Dabit disait sa joie de lire un roman qui lui rappelait, par son écriture authentique et engagée, le bonheur qu’il avait éprouvé l’année précédente à la lecture d’une autre romancière de la condition ouvrière, Henriette Valet (dont les éditions L’Arbre vengeur viennent de rééditer le très réussi Madame 60 bis). « Dans Tu seras ouvrier, on est heureux de rencontrer autre chose que des soucis esthétiques, et, même, intellectuels ; heureux de sentir que ce livre répond à un vrai besoin ; qu’il est fait de chair, de sang, de peines, encore plus que de paroles et d’images », écrivait l’auteur de L’Hôtel du Nord. Et il terminait sur cette phrase qui lui ressemble : « C’est une œuvre simple, calme, saine, douloureuse souvent, qui témoigne d’une foi sincère dans l’homme et son destin d’homme libre. »
 
Ces phrases me rappellent ce que le romancier et critique André Thérive disait à propos de Dabit lui-même au lendemain de sa disparition : « Son talent même offrait le plus haut degré de simplicité. […] Le réalisme, puisqu’un tel mot existe, y est exempt de toute ostentation : c’est une simple fidélité au propos, une économie des moyens, la suprême élégance. »

Je ne ferais pas tout à fait le même éloge de Tu seras ouvrier, et Dabit y reconnaissait d’ailleurs certains faiblesses. C’est Paul Nizan qui, dans un compte rendu de l’hebdomadaire Monde, en a le mieux cerné le principal défaut : « Sans doute le livre manque de stylisation nécessaire. Un grand art exige plus de sacrifices : Georgette Gueguen-Dreyfus veut tout dire. Elle arrive donc à une certaine monotonie et ne distribue pas les épisodes de son livre en fonction de l’intensité particulière que certains d’entre eux devraient comporter. » C’est tout à fait juste, mais cette difficulté à resserrer les événements est souvent le propre des premiers romans. Il faut dire aussi que cette volonté de tout dire, c’est le travers qui guette inévitablement le roman d’apprentissage, d’autant plus s’il est déterminé idéologiquement, car la forme même du roman se soumet à ce qu’il cherche à dire. Cela dit, et je le répète, c’est un roman excellent, et même parfois très beau, ce qui n’est pas toujours la même chose.
 
Gueguen-Dreyfus n’avait pas ces visées littéraires du grand écrivain, celui qui assez tôt porte déjà en lui tout un monde, et la réussite littéraire ne lui importait visiblement pas. Elle avait quelque chose à dire d’immédiat, elle voulait témoigner au présent ; d’ailleurs, l’auteure situe la dernière scène du roman le mois même où elle en achève l’écriture. Cette proximité saisissante du réel et de la fiction dit déjà beaucoup de choses de la posture de la romancière.   
 
Après la guerre, Guegnen-Dreyfus s’installe à Tulle, où elle décède en octobre 1973. Outre Tu seras ouvrier et ses témoignages de la Résistance, elle a laissé une poignée d’ouvrages devenus introuvables ainsi qu’un manuscrit inédit sur la Guerre d’Espagne.
 
François Ouellet
Mai 2019


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