Les Ensablés - "Un amour platonique" de Paul Alexis (1847-1901)

Les ensablés - 31.05.2020

Livre - Bel - Paul Alexis - amour platonique


Découvrir la littérature, c'est dérouler une pelote. En allant d'un auteur lié à un autre, voilà, comment le paysage littéraire se dessine peu à peu... Les Ensablés ont abordé récemment Léon Hennique (à lire ici) et son roman étrange Un caractère. Voici maintenant Paul Alexis (1847-1901). Comme Hennique, il fut un fidèle d'Emile Zola et fournit l'une des six nouvelles du recueil des Soirées de Médan (1880).

Il n'en fallait pas plus pour nous pencher sur cet homme également oublié, plus encore d'ailleurs qu'Hennique qui, au moins, restera dans les mémoires comme le premier président de l'académie Goncourt. Paul Alexis, lui, ne peut exciper d'aucun titre particulier. Il fut néanmoins un bon romancier, auteur dramatique reconnu et critique d'art. Pour faire sa connaissance, nous avons lu son troisième roman "Un amour platonique", paru en 1886.
Par Hervé Bel



 

Le hasard est parfois si improbable qu’il ressemble à la prédestination. Paul Alexis, d’une famille aisée, était entré au collège d’Aix où Émile Zola avait fait ses études. Sans ne l’avoir jamais vu, avant même que ledit Zola fût célèbre, Alexis en avait entendu parler et s’était montré curieux de cet homme parti à Paris pour y faire une carrière littéraire. Puis il avait lu ses romans avec passion.

Mais c’est seulement le 15 septembre 1869, il le précise dans sa biographie Mon ami Zola, qu’il put enfin le rencontrer. Voyez plutôt ce qu’il raconte avec émotion dans Notes d'un ami (1882) : « À l’endroit de l’avenue Clichy appelée “la Fourche”, nous dégringolons, Valabrègue et moi, de notre impériale. Quelques pas dans la première rue à gauche, et nous voici sonnant au 14 de la rue de la Condamine. Le cœur me battait. Le premier mot de Zola fut celui-ci : “Ah! Voilà Alexis!... Je vous ‘attendais.’ Dès la première poignée de main, je sentis que c’était fini, que je venais de donner toute mon affection, et que je pouvais maintenant compter sur l’amitié solide d’une sorte de frère aîné.»

Et de fait, il en fut toujours ainsi.
 

De Paul Alexis, Henri Céard déclare qu’il était ‘l’ombre de Zola’. Maupassant relève, évoquant les réceptions dominicales de Flaubert, faubourg Saint-Honoré : « Émile Zola entre à son tour, essoufflé par les cinq étages et toujours suivi de son fidèle Paul Alexis. »
 

L’autre grande admiration de Paul Alexis était justement Flaubert qui, favorablement impressionné par sa nouvelle La fin de Lucie Pellegrin (« C’est fort et amer! Et on sent que c’est vrai », écrit le Maître à propos de ce texte […]. « Il y a des mots et des traits bien heureux* »), le comptait désormais parmi ses fidèles du dimanche. En ce temps-là, les grands écrivains tenaient salon où se pressaient les jeunes. Zola avait son jeudi, et c’est ainsi qu’Alexis rencontra Huysmans et Céard. Il connut Hennique par la revue ‘La république des Lettres’ de Catulle Mendes à qui il avait apporté une nouvelle. Le monde littéraire était un petit monde pourvu que l’on fût adoubé. Céard, Huysmans, Hennique, Alexis, ce petit groupe, on le surnomma ‘la queue de Zola’, pour se moquer.
 

Alexis a bien connu d’autres célébrités du temps. Professant des opinions socialistes, il collabore au ‘Cri du peuple’ et devient l’ami de Vallès. Passionné d’art, ardent défenseur des modernes, il se lie avec Cézanne qui le représenta en train de lire ses œuvres à Zola. Il vit d’ailleurs à Montmartre où, voisin du château des brouillards, il fréquente Renoir. Quelle vie tout de même ! trop courte hélas !


Les portraits d’Alexis montrent un homme à la figure ramassée autour de ses binocles et de sa grosse moustache noire et drue, des yeux petits de myope, des épaules basses. Il était de santé fragile, diabétique et mourut relativement jeune. Il aimait plaisanter. Maupassant (cité dans Wikipédia) le décrit rodant avec des grivoiseries. Dans ses souvenirs littéraires (Le banquet**), Gustave Guiches cite Huysmans qui reproche à Alexis de se comporter comme un goujat lors des rencontres chez Zola.

Le peintre George Moore, dans ses Mémoires de ma vie morte, très ami de Paul Alexis, dit de lui : « He never said an unkind word to any one, and I am sure never thought one. He used to be fond of grisettes, but since he married he has thought of no one but his wife. » Il ajoute, en français dans le texte, que Paul était foncièrement bon. De tout ce qu’on en lit, il se dégage de cet homme l’impression d’un bon type, fidèle, timide sans doute, et qui le cachait en faisant des mots et des bravades. Qu’en était-il de l’écrivain ?
 

Paul Alexis est mort relativement jeune, laissant une œuvre modeste, six pièces de théâtre, des nouvelles, et quelque cinq romans, dont ‘Un amour platonique’ qui donne envie d’en lire d’autres. Après avoir découvert qui était Paul Alexis, je ne peux m’empêcher de penser que ce texte lui correspond bien. On trouve dans son roman un style léger et maintenu, de l’ironie, un contenu implicitement grivois et parfaitement ‘amoral’. Mais ce n’est pas tout. Entre les lignes, une vraie mélancolie. Celle du héros, Monsieur Mure, homme riche et désabusé, qui, depuis toujours, aime d’un amour platonique une demoiselle de province, Hélène Derval.
 

Le roman est écrit sous la forme d’un journal. Il commence le 20 novembre 1863, par cette note : « Aujourd’hui! Avant minuit, mademoiselle Hélène Derval sera, pour la vie, madame Moreau » (un clin d’œil à Flaubert ?). On comprend que c’est lui, Monsieur Mure, qui a poussé le père Derval à ce mariage raisonnable avec un jeune magistrat, conscient qu’il est de la trop importante différence d’âge entre lui et cette jeune fille. « La vérité est que, tout enfant, encore en robe courte, elle m’intimidait déjà, moi homme fait, docteur en droit, magistrat, mûr et grave avant l’âge. »
 

Il n’y a rien de trouble dans cette relation. Ce que veut Mure, c’est le bonheur de celle qu’il aime. Quand il pense qu’elle s’est mariée, il écrit : « Trop tard! Je viens d’entendre le roulement de beaucoup de voitures au bout du Cours. La noce arrive à la mairie. Moi, je souffre. J’ai comme une balle de plomb, là, quelque part, dans la poitrine. Tout est consommé. »
 

Les Moreau, Mure et Derval, habitent la province. Paul Alexis qui la connaît bien en profite pour se moquer des mœurs de la bourgeoisie du lieu. Avouons-le, c’est la partie la moins intéressante. Cette mesquinerie bourgeoise, haïe à l’époque par la Bohème et qui n’existe plus (elle a été remplacée par celle des bobos), on la connaît trop. L’intérêt n’est pas là. Il est avec Monsieur Mure qui, tout au long de la vie de la jeune femme, intervient pour l’aider, elle ou son mari, mû par un sentiment d’amour désintéressé, assez extraordinaire.

« Elle n’a que moi. Pour lui être utile à son insu, ne reculer devant rien. Faire un métier de policier secret, s’il le faut, et procéder avec méthode. »
 

Hélène n’est pas médiocre. Bien vite, nouvelle Madame Bovary, elle s’ennuie avec ce mari gentil, mais bête. En peu de temps, elle se met à dos la bonne société. Puis vient l’adultère au début duquel Mure assiste du haut de sa fenêtre : « Mais le cavalier, retourné sur sa selle et maintenant son cheval, la regardait. J’ai reconnu le jeune comte de Vandeuilles. »
 

Mais, contrairement à Madame Bovary, Hélène Derval s’enfuit à Paris avec le jeune comte, causant définivement, croit-on, sa perte dans la bonne ville de X. Et pendant des années, le pauvre Mure a peu de nouvelles. Une fois, n’y tenant plus, il se rend dans la capitale, la rencontre. Il est toujours énamouré.

Et quand viendra le temps inéluctable où la relation adultère se délite, où Hélène, réduite à une quasi-mendicité, est proche de la prostitution, Monsieur Mure saura la sauver, et même la réconcilier avec son mari, pour connaître avec elle, enfin peut-être, un véritable amour, à l’abri de la province. « Moi, un peu à l’écart, absorbé en apparence dans un journal, cherchant à me faire oublier, j’aurais voulu n’être qu’un chien pour me coucher à ses pieds, et faire semblant d’y dormir, tout en guettant (...) Hélène était toujours là, assise devant l’océan. Et moi, ou plutôt un autre moi-même que je n’ai jamais été, jeune et fort, pour la première fois de ma vie, je la pressais contre ma poitrine : ‘Je t’aime!’. »
 

Paul Alexis n’est pas Flaubert ni Balzac. Entraîné par son caractère, sa bonté, il a sans doute rechigné à plonger son héroïne dans la fange. On lui en rend grâce. On échappe au désespoir naturaliste, et l’on goûte, l’espèce de mélancolie joyeuse qui termine le roman. On le lit avec un plaisir qui ne se dément jamais, tant l’esprit est là.

Toutes les œuvres de Paul Alexis sont disponibles sur Gallica.


Hervé Bel, mai 2020.




* Correspondance de Gustave Flaubert. Lettre du 1er février 1880. Il est moins élogieux à propos de la nouvelle d'Alexis dans les Soirées de Médan.
A noter que dans son journal, Jules Renard n'est pas tendre avec Paul Alexis. Mars 1890. Lu le Besoin d'aimer, de Paul Alexis. Des nouvelles lourdes, insignifiantes, une phrase incolore. Laisser ce monsieur bien tranquille. Une manière de voir les choses de gros myope qui, voyant petit, croit voir fin et vrai.

** Le banquet, Gustave Guiches. Editions Spes, 1926, page 110.

Pour en savoir plus:
Ai trouvé le site Autour du père Tanguy (cliquer ici) avec de précieuses indications biographiques.

 


Commentaires
Comment actualitté peut-il faire une mise en avant de ces "reprints" de qualité déplorable. Avez vous déjà acheté un livre Hachette / BNF ? Comment peuvent il saccager à ce point la mémoire des auteurs et surtout des illustrateurs et même des éditeurs de l'époque. C'est une honte.
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