Les Ensablés - "Un an dans le tiroir" de Pierre Bost, un romancier n'est pas un penseur.

Les ensablés - 29.06.2014

Livre - Bel - Bost - tiroir


Vous savez chers lecteurs en quel estime ce blogue tient Pierre Bost, auteur de "Faillite", de "Scandale", mais aussi de "Monsieur Ladmiral va bientôt mourir" qui donna lieu au film de Tavernier, lui-même admirateur de Bost et qui utilisa ses talents pour le scénario de "L'horloger de Saint-Paul". L'autre jour, à la librairie du Dilettante désormais logée place de l'Odéon, j'ai pu me procurer "Un an dans un tiroir" publié après la guerre par Pierre Bost.

 

Par Hervé Bel

 

tiroir

 

Ce n'est pas un roman, mais une somme de notes prises par Bost durant sa captivité entre juin 1940 et juin 41. Il a existé toute une littérature sur la vie des prisonniers de guerre (Guérin, Hyvernaud, Calet, Vidalie): elle n'intéressa pas le monde de l'après-guerre qui voulait penser à autre chose. Comme le dit Bost lui-même, le prisonnier, c'est un peu la partie honteuse de la nation, car il est celui qui a survécu, malgré tout: "Ne résisteront, écrit-il, que ceux qui auront su plier, se plier, renoncer au meilleur d'eux-mêmes. Ceux qui auront le mieux supporter l'épreuve n'auront pas le droit d'en être fiers, à peine heureux, comme si l'on ne pouvait gagner ici qu'en trichant." A l'exception d'une ou deux anecdotes, Bost ne raconte jamais rien de la vie qu'il mène dans le camp français, ou seulement par allusion. Sa geôle est pour lui l'occasion de faire le point sur lui-même, et de nous livrer ses réflexions sur les grands sujets: la liberté, la mort, l'avenir de la France, et le malheur.

 

Il ne croit pas que le malheur, l'adversité, rendent plus fort celui qui les subit: "Je ne me suis senti ni renouvelé ni même changé; j'ai compris, ce que je savais déjà, qu'une vie difficile, bornée par les soucis matériels, réduite aux formes les plus rudimentaires, qu'une vie de pauvre, limite l'homme, le paralyse et l'enlaidit." En revanche, écrit-il ailleurs, le malheur a cette vertu de rendre la vie moins attirante: "Nous avons si bien vécu dans le monstrueux et l'impossible réalité que cette idée de mourir ici n'éveille plus la révolte que j'aurais pu attendre."

 

En lisant, successivement, ces deux extraits, la contradiction est patente puisque, selon Bost, le malheur permet au moins de se détacher des contingences, de relativiser le prix de la vie, et d'alléger, d'une certaine façon, l'épreuve terrible que sera la venue de notre mort. A ce propos, en janvier 1941: "Je me suis toujours gardé de réfléchir sur la mort. La peur est peut-être le seul sentiment que j'aie formé sur ce sujet." ... Autant le dire, ce texte, fort bien écrit par ailleurs, ne vaut à mes yeux que s'il est considéré comme un témoignage, et rien de plus. Prisonnier en Prusse, isolé parce que trop différent de ses compagnons, Bost se recroqueville sur lui-même. L'écriture lui permet de survivre.

 

Mais il n'est pas Montaigne, ni même Gide, loin s'en faut. Ses réflexions, pour intéressantes qu'elles soient, ne font pas mouche, ne laissent aucune empreinte. On est simplement touché par la sincérité, la détresse de celui qui les rédige. Et cela me confirme dans cette idée que les romanciers, et même les très bons romanciers comme l'était assurément Bost, ne sont pas des philosophes. J'irais même jusqu'à avancer que la philosophie est un obstacle au travail du romancier qui se doit, non pas de démontrer, mais de montrer et de mettre en scène. Il me revient le souvenir des entretiens filmés avec Simenon (que Gide, justement considérait comme le plus grand romancier du vingtième siècle): j'avais été frappé par la banalité de ses propos. J'aurais pu tenir les mêmes, exactement, c'est dire. D'une certaine façon, c'est comme si l'écriture d'un roman exigeait la disparition de son auteur. Il lui faut devenir transparent, s'oublier pour s'immerger dans des réalités souvent quelconques mais que son talent parviendra à illuminer. Ce n'est pas donné à tout le monde. Et Bost avait incontestablement ce talent. Le texte de Pierre Bost est précédé une introduction du F. Ouellet qu'on lira avec profit.

 

Hervé Bel