Les Ensablés - "Un homme tendre" de J.-H. Louwyck (1886-1983)

Les ensablés - 20.05.2018

Livre - Ouellet - Louwyck - homme tendre


Dans « Plaidoyer pour le naturalisme », un article publié dans la revue Comœdia le 3 août 1927 et précurseur du mouvement populiste des années 1930, André Thérive mentionnait le roman d’un certain Jean Louwyck comme représentant d’un naturalisme renouvelé et issu de Maupassant. Ce roman, Un homme tendre, était paru six ans plus tôt chez Albin Michel.
 

Par François Ouellet




 

Mais l’auteur, chef de bureau du Crédit national, né à Haubourdin, dans le Nord, et mort presque centenaire à Longjumeau, dans l’Essonne, ne s’appelle pas Jean, mais Joseph-Henri Louwyck (1886-1983), quoiqu’il signe tous ses livres « J.-H. Louwyck ». En 1929, l’écrivain Hervé Lauwick, amateur d’automobiles et ami de Sacha Guitry, lui avait d’ailleurs intenté un procès, réclamant que son homonyme supprime l’H de sa signature pour éviter toute confusion avec ses propres livres. « Mon H. m’est cher, car on me connaît comme J.-H. Aussi bien, nulle confusion n’est à redouter, puisque nous n’exploitons pas les mêmes genres », plaida le romancier d’Un homme tendre. Le juge lui donna raison.
 

Louwyck a une œuvre assez diversifiée, par moments naturaliste, tantôt patriotique. La Race qui refleurit (Bloud & Gay, 1922) l’inscrit dans la mouvance de Maurice Barrès et de René Bazin, tandis que La Nouvelle Épopée (Plon, 1925) relate le retour au labour d’un poilu de la Grande Guerre. Son roman La Légende du gui (Plon, 1927) inspire au compositeur Joseph Canteloube une épopée lyrique consacrée à la figure de Vercingétorix (la première a lieu le 23 juin 1933 au Théâtre National de l’Opéra), sur un livret de l’homme politique Étienne Clémentel. En 1943, Louwyck remporte le Grand prix du roman de l’Académie française pour Danse pour ton ombre (Plon, 1941), dont l’histoire mêle aux humains des fées, des kelpies, des filles de la mer. Un homme tendre, son tout premier roman, est d’une tout autre veine. Et c’est un très bon livre.
 

Émile Carette, la cinquantaine, est un nickeleur de Bagnolet, propriétaire de son propre atelier. Il fait ce travail depuis une trentaine d’années. À 10 ans, il était apprenti ; à 23 ans, il a racheté le commerce de son patron ; à 27 ans, il s’est marié : deux ans plus tard, sa femme meurt des suites d’un accouchement avec son bébé. Depuis, Carette est veuf, il habite avec sa mère ; les années ont passé, étales, sans heurt, dévouées au labeur. Sa vie bascule lorsque, dès l’incipit, il rencontre la jeune sœur de l’une de ses employées. Hélène a 19 ans, des yeux gris-noisette, et Carette, qui ignorait qu’il conservait en lui une telle réserve énergie, prompte et impérieuse, en tombe amoureux comme s’il avait encore dix-huit ans. Sur ces entrefaites, l’occasion lui est offerte de s’agrandir, de transformer son atelier et de devenir un industriel.

Carette est un homme rangé et raisonnable, il a toujours été économe, il accumule des titres dans un tiroir depuis vingt-six ans ; mais son envie de la jeune fille, et sans doute, indirectement, la vanité que nourrit son sentiment et l’orgueil qu’il en tirera, le décide à se lancer dans ce projet : il pourra ainsi justifier le besoin d’une dactylo et embaucher Hélène. Or, Carette est aussi naïf et sentimental qu’Hélène est rusée et profiteuse. Elle a très bien compris ce qu’elle pouvait en tirer, et avant de se donner à lui, elle veut plus qu’un travail ; pour se laisser embrasser, elle lui soutire une promesse de mariage. Dès lors Carette se rajeunit, taille sa moustache, s’embourgeoise.

Sa mère, inquiète, désapprouve d’abord les ambitions industrielles de son fils, puis sa relation avec la dactylo, et part habiter chez une amie dans le Nord, au grand plaisir d’Hélène qui ce soir-là récompense le nickeleur en s’offrant à lui pour la première fois. Carette, malgré cette brouille qui le fait souffrir, se croit en bonne entente avec Hélène ; tout baigne, il a maintenant une quinzaine d’employés sous ses ordres. Lorsque la jeune fille tombe enceinte, Carette croit enfin pouvoir se réconcilier avec sa mère, qui n’a jamais pu goûter au bonheur d’être grand-mère ; au contraire, celle-ci a une attaque qui la foudroie.
 

Faut-il raconter la suite ? Naturellement, cette histoire ne peut pas bien finir, elle sent trop le topo naturaliste. Pourtant, il y a beaucoup de finesse et de métier (déjà, dès ce premier roman) chez Louwyck : comme il a jusqu’à présent à peine suggérer le double jeu d’Hélène, le lecteur peut encore croire que celle-ci, après tout, peut rendre Carette heureux. En réalité, celle qu’il aime, pour qui il a tout sacrifié, le trompe depuis longtemps avec l’un de ses employés et le vole.

Comble de malheur, à la suite d’une altercation avec l’amant d’Hélène, Carette est terrassé par une congestion dont les séquelles seront irréversibles. Il n’arrive plus à bien prononcer les mots, marche avec une canne, souffre de paralysie. En outre, il s’est peu à peu ruiné, car sans lui le commerce tombe, sans compter que, par souci d’économie, il avait acheté de l’équipement usagé qui, à la longue, a affecté la qualité du travail et découragé sa clientèle. Hélène l’ayant quitté avec leur enfant, sans espoir de la revoir un jour, il passe désormais ses jours à ne rien faire, à rêver, un livre d’astronomie sur les genoux, à sangloter.
 

Si la déchéance du personnage évoque la misère naturaliste, l’écriture, précise et sèche, est dépouillée de tout excès. Louwyck sait ramasser son intrigue, use habilement de raccourcis. Le romancier a parfois des images étonnantes, simples et belles : « Aux tempes quelques veines soulevaient la peau, ainsi que des racines d’arbre, l’asphalte » ; « Des odeurs chaudes et graisseuses salissaient le soleil : elles sortaient d’une guinguette installée en plein trottoir » ; « Et le petit vieux disparut dans la soupente comme un coucou dans son horloge. »

Naturaliste, le roman l’est aussi dans les descriptions du travail du nickeleur et de la machinerie, si bien qu’il prend parfois un aspect documentaire. Naturaliste encore dans l’espèce de fatalité qui frappe Carette : le départ d’Hélène avec leur enfant répète la situation qui l’avait laissé veuf trente ans plus tôt. Sauf que cette fois-ci sa propre mère est entraînée dans son malheur et il fait faillite. C’est un peu comme une maladie ou une allergie : elle est plus risquée, plus forte lorsqu’elle se manifeste deuxième fois.
 

Proche du roman populiste de l’époque, Un homme tendre préfigure Cœur imbécile (Éditions de la Nouvelle Revue critique, 1935) de Léon Lemmonier, dont j’ai déjà parlé, où le personnage, un autre « tendre », est floué par une jeune comédienne, et l’excellent Faillite (Gallimard, 1928) de Pierre Bost, où le héros, par désespoir amoureux, consent à sa propre ruine professionnelle. Il y a chez tous ces personnages une forme de pureté dans leur amour qui les rend émouvants.
 

François Ouellet

Mai 2018


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