Les Ensablés - Un samedi en hiver avec André Lafon et son roman "L'élève Gilles"

Les ensablés - 13.02.2011

Livre - Bel - Lafon - élève Gilles


Je ne savais de la saison triste que le visage ennuyé qu'elle montre à la ville, ses ciels lourds sur les toits et la boue des rues obscures. Je découvris la splendeur de l'hiver. Ma chambre, située à l'extrémité de l'aile gauche, ouvrait sur les champs que les vignes dépouillées peuplaient de serpents noirs et de piquets, mais la pureté du ciel pâle s'étendait sur elles, jusqu'aux lointains à peine brumeux; un coteau se haussait, portant un village où le clocher pointait (...)  L'air qui entrait sentait le foin, le chant des grillons vibrait à l'infini et, par instants, se détachait la note flûtée des crapauds d'été. Je m'éveillais aux fraîcheurs de l'aube, toute pépiante d'oiseaux. Par sa présence, ma mère, toute soucieuse qu'elle fut, me donnait le bonheur. Dès le matin, je la rejoignais au jardin où elle s'installait à broder en robe claire. Près d'elle, je goûtais l'oubli de toutes les atteintes; je trouvais le calme à son côté, la fraîcheur dans son ombre, et quand tout ce qui peut menacer un enfant se fût rué dans l'enclos, je n'en aurais conçu aucun trouble en mon âme, dans l'assurance où j'étais que toutes les puissances mauvaises n'eussent pu dépasser le cercle tracé par son regard. (...) Elle me demandait de lui lire quelque passage de mon livre de prix, où étaient des pages choisies des Mille et une nuits.

 

 

Ce texte n'est pas de Marcel Proust. L'élève Gilles a été publié en 1912, un an avant Du côté de chez Swann... Et pourtant, on en jurerait. L'auteur s'appelait André Lafon, il est mort en 1915, comme Alain Fournier, et ce n'est pas la seule similitude entre les deux auteurs: Le Grand Maulnes raconte l'enfance, comme L'élève Gilles. C'était samedi, j'avais reçu ce livre dont Mauriac disait le plus grand bien. J'étais curieux, comme à chaque fois que je m'apprête à découvrir un nom, un texte oublié. Il y en a qui me disent que je perds mon temps, que je ferais mieux de lire les classiques, les grands, les valeurs sûres. Mais la postérité n'a pas toujours raison, et la découverte de L'élève Gilles, un chef-d'œuvre, le confirme une fois de plus. C'est une histoire triste et gaie tout à la fois. Un petit garçon, Jean Gilles, onze ans, est confié à sa grande tante par ses parents partis en voyage dans le Midi. Il craint son père, un musicien sombre, sans méchanceté, mais ailleurs, et dont on soupçonne un secret. Il adore sa mère, à la façon du narrateur de Proust, d'une manière exclusive. Près d'elle, aucune crainte. Sans elle, le monde est nu. Mais bien vite, courageux, le petit garçon goûte à la gentillesse de sa tante, et surtout à sa propriété, la Grangère, dont il finit par s'approprier le jardin et fait des descriptions qui sont des poèmes. Il resterait bien là, mais il lui faut aller au collège, en pension, dans une petite ville voisine. Ce ne sera pas une pension à la Dickens. Les professeurs y sont sévères mais justes. Et puis il y a les autres élèves, un grand notamment qui le fascine et dont il fait tout pour se rapprocher. Et puis Charlot, un pauvre gamin abandonné de ses parents, et que Gilles, partant pour la Grangère à chaque fin de semaine, quitte le cœur serré, se retournant pour le découvrir en train de pleurer au milieu du préau. Gilles ne souffre pas, ou pas plus que tout autre enfant, car il trouve dans le spectacle du monde une joie insoupçonnée. De son lit, dans le dortoir, il voit pendant les longues nuits d'hiver une étoile qu'il croit à lui. Et toutes sortes de choses.

 

 

Pendant les grandes vacances, ses parents reviennent. Le père est toujours sombre. Son voyage ne l'a pas guéri. Il joue du piano toutes les nuits, et ce ne sont qu'à ces moments-là que l'enfant, sans crainte, chérit son père par la musique qui le berce. Pendant le jour, le père ne dit mot. Sa mère est tracassée, parle à voix basse à la bonne tante et à la servante, Segonde, qui n'est pas sans rappeler la Françoise, de la Recherche. Il fait beau, chaud, le jardin est plein d'effluves enivrantes, mais l'enfant pressent de sombres choses. Tout est dit sans être dit, comme il en est souvent à cet âge qui ressent sans comprendre. Ce roman est un poème doux et mélancolique, d'une langue pure qui n'a pas pris une ride. En le lisant monte une joie un peu triste qui appelle les souvenirs de notre enfance. Pas seulement les jeux, les punitions, les copains, mais aussi ces premiers instants où nous nous sommes sentis seuls, où, découvrant le monde, nous étions émerveillés, inquiets, persuadés que les choses étaient animées d'une vie secrète dont nous avions la clé.

 

Et j'ai pensé, en refermant L'élève Gilles, déçu qu'il fût si court, à ma propre enfance, à mes grandes vacances passées comme Gilles dans un grand jardin avec mes grands parents; à ces moments aussi où je me sentais si fort, si tranquille, assis derrière dans la voiture que conduisait mon père pendant la nuit, alors qu'il faisait si froid alentour. Je voyais sa nuque faiblement éclairée, et celle de ma mère. Mais aussi ces angoisses qui me montaient lorsque je repartais en pension. A toutes ces émotions que, j'en suis sûr, nous avons tous en nous, et que L'élève Gilles fait remonter à la surface.

 

 

Un livre à lire un jour d'hiver, en écoutant un concert de musique française, de piano et de violon, un samedi, avec le dimanche devant qui nous protège du sinistre lundi. Ce grand livre, j'ai voulu tout de suite en parler, n'hésitant pas à interrompre l'article que je rédigeais sur Jean-Pierre Enard que je vais maintenant reprendre. Hervé BEL Crédit photo bookgeoffroy

 

Hervé Bel févier 2011