Les Ensablés - "Vercors" d'Albert Marchon (1897-1970), réédition par les Editions La Thébaïde

Les ensablés - 16.10.2016

Livre - Bel - Marchon - Vercors


Nous vous parlions récemment de "Deauville", le délicieux, le nostalgique texte de Pierre de Régnier réédité en 2016 par la Thébaïde, dans le cadre de sa collection "L'esprit des lieux". Aujourd'hui, nouvel opus, très différent, tout aussi intéressant: "Vercors" d'André Marchon paru chez Emile-Paul en 1927, et c'est encore la Thébaïde qui a la bonne idée de le republier. Juste pour éveiller votre curiosité, apprenez que Brassens adorait cet auteur oublié...

Par Hervé Bel

 

 

 

Albert marchon faillit être connu. En 1925, il rate le Goncourt (1) avec son roman "Le bachelier sans vergogne" (chez Grasset) dont Jean-Louis Vaudoyer dans le Gaulois, écrit: Pour signaler un écrivain nouveau. le plus simple est peut-être de chercher à trouver sa lignée. En lisant "Le Bachelier sans vergogne", j'ai songé tour à tour au Grand Meaulnes d'Alain-Fournier, au Jean-des-Figues de Paul Arène, au Fantasio de Musset, à Heine (...) à Nerval flânant dans le Valois, à Sterne courtisant sa jolie gantière.

Dans Paris Soir, c'est le romancier et critique Paul Reboux qui écrit : Un nouveau venu, Albert Marchon, vient de publier un beau livre. Il faudra lire Le Bachelier sans vergogne. Sans quoi vous auriez l'air d'un nigaud ou d'un barbare quand on vous en parlera. Et beaucoup vous en parleront. Ce livre-là est important. Il marque une des plus admirables révélations qui se soient produites depuis celle de Colette (...). Ce vagabond est frère de la vagabonde.

 

Et lisez ci-dessous un extrait de ce potentiel Goncourt, c'est vraiment beau:

 

Voici l'heure où il fait bon marcher sur les routes blanches, boire des yeux le bleu calme des rivières, respirer les hameaux qui fument. Mais ici, il faut avancer avec prudence, il faut lutter contre cette force qui vous tire par les épaules du côté du vide, contre la peur qui vous vient d'être coincé entre le torrent et les cimes. Déjà le soleil s'écrase sur l'horizon, et les neiges prennent feu. Il rayonne à plat, fauchant l'espace en largeur, découpant la lumière en de vastes plans multicolores qui, peu à peu, se rabattent vers la terre, et il n'y a plus de vallée mais une pente pourpre et mauve qui recouvre tout. Une pente de fumée ou de brume, on ne peut savoir.

 

Brassens aimait ce roman qu'il distribuait à ses amis, comme autant de clins d'oeil d'amitié, avec un autre de ses textes favoris "Mon oncle Benjamin", autre roman plein d'allant et de vie qu'il adorait. Car Marchon est un bon vivant et Brassens aussi.

 

Albert Marchon, de son vrai nom Albert Martin, est né à la fin du dix-neuvième siècle dans la région de Gap. Une fois bachelier, il parcourt à pieds le Dauphiné, et d'autres régions, ce qui lui inspire son futur roman à succès. Puis il fait des études de droit (pour obtenir le doctorat) et devient fonctionnaire et poète. En 1923, pour son recueil Sous le signe de la Vierge, il reçoit le prix de l'Académie. Puis c'est le succès du Bachelier qui pousse d'ailleurs Vaudoyer, en 1927, à lui demander un livre sur le Vercors pour sa collection "Portrait de la France" (où figure d'ailleurs aussi Deauville de Régnier). C'est ce texte qui ressort aujourd'hui.

 

Par la suite, Marchon publiera d'autres textes, dont  Trésor en Espagne qui raconte la traversée dudit pays, l'Impasse, les Démons de l'aube, Tchouk, une trilogie balzacienne de province. On sait aussi qu'il se mobilisa, entre-deux guerres, pour la cause des slaves.

Pendant la guerre, comme la plupart des fonctionnaires, il reste à son poste au Ministère de l'Intérieur, et est affecté à Vichy au service de la censure. A la libération, il est inquiété un moment puis relâché. Il n'y avait rien à reprocher à ce rêveur qui ne rêvait que de solitude. En octobre 1942, il écrivait: Il n'est guère d'instant où je ne me voie, paisible et laborieux ermite, dans la petite maison proche la croix de mission qui s'élève à l'entrée du Laus, quand on arrive par le col de l'Ange. C'est là que, tout enfant, j'aperçus un jour, derrière la fenêtre, une dame écrivant « Les Célestes parfums » et tout aussitôt je formai ce rêve que je vous ai dit. Pourriez-vous savoir si quelqu'un habite actuellement cette maison et à qui elle appartient ? Au moins existe-t-elle encore ? (2)

Il n'empêche, la guerre, comme à beaucoup d'écrivains, lui sera fatale. Il sombre dans l'oubli, non sans s'être pris de passion pour l'astrologie. Il participe à certains ouvrages de vulgarisation traitant d'ésotérisme, enfermé dans son appartement de la rue de Tournon où il meurt en 1970, à Paris, loin de ses montagnes.

 

Cette fin de vie mélancolique, injuste, ne doit pas faire oublier la vitalité extraordinaire des textes qu'il a écrits, dont ce Vercors, voyage picaresque à travers cette région qui demeure encore, de nos jours, assez sauvage. Elle devait l'être davantage à l'orée du vingtième siècle. Mais pas pour Marchon qui se plaint déjà en 1927 de la modernité envahissante: Maintenant surtout que les hommes, à force de routes, ponts et tunnels, l'ont tiré de son isolement millénaire; ce n'est plus le Vercors du petit guide désuet que j'ai dans ma poche (...) quelques images dans ce livre, représentant de sombres gorges contemplées par un personnage romantique; première lithogravures toutes grises, couleur de rocher,, couleur de brume, couleur de quand les crêtes se font noires et qu'un orage vient. Marchon est un poète, un rêveur dont les rêves ne peuvent se déployer que dans la nature sauvage, mystérieuse, antique même.

 

Cela se lit aisément, et l'on reste frappé par la beauté des descriptions, cette façon aussi dont il brosse les personnages qu'il croise dans les hautes solitudes. Ce qui m'a attiré aussi, c'est d'y trouver Plan-de-Baix, un village perdu du Vercors que l'on atteint difficilement en hiver, et où mon meilleur ami a sa maison. Marchon, lui, y est allé à pieds. Une ombre froide, lourde, me saisit, entre la haute muraille grise, au pied de laquelle coule la Gervanne, et une cascade de rochers dont l'écorce moussue ruisselle de filets d'eau... (page 74).

 

Souvent, la littérature penche vers la mort, la tristesse. Avec Marchon, elle est autre chose, une certaine idée du bonheur humain, exprimé, c'est assez rare pour le souligner, sans la niaiserie sirupeuse, écoeurante, dont on use à foison à notre époque (pour cela lire un journal féminin, regarder une émission de base télévisée etc.). Je recommande sa lecture à ceux qui crèvent dans les villes, emprisonnés par leur travail, leur famille, et qui rêvent d'espace, de grand air, de paysage vaste, étrange, inquiétant. Je le recommande plus simplement à ceux qui aiment les beaux textes.

 

Pour ce qui me concerne, je vais essayer de trouver "Le bachelier sans vergogne".

 

Bonne lecture. hervé Bel

 

Vercors, Editions La Thébaïde, 2016 (10 euros)

 

Hervé Bel.

 

(1) ce sera au 5ème tour Genevoix avec son Raboliot, contre Paulina 1880 de Jouve.

(2) cité par Emile Escalier dans le Bulletin d'étude des Hautes Alpes - 1970-1971 comportant certains inédits d'Albert Marchon, dont de beaux poèmes.