Les Ensablés - "Villa Oasis ou les faux bourgeois", de Eugène Dabit (1898-1936)

Les ensablés - 08.10.2011

Livre - Bel - Dabit - villa


Depuis très longtemps, je veux parler de Dabit, Eugène, connu de quelques-uns comme l'auteur de "Hôtel du Nord" qui inspira le film éponyme de Marcel Carné, le compagnon d'André Gide lors du voyage en URSS de 1936, (et dont il ne revint pas, tué par la scarlatine), et le dédicataire de "Massacre pour une bagatelle" de Céline qui l'admirait. Il est regrettable que ce soit ce livre qui lui ait été dédié, car rien n'était plus étranger à Dabit que l'antisémitisme. On aurait préféré le Voyage... Il existe en effet, entre Céline et Dabit, des ressemblances frappantes. Mais les livres de Dabit sont moins sombres. On y trouve plus de lumière, malgré la tragédie inévitable. Eugène Dabit est l'auteur d'une œuvre hélas trop méconnue: "Petit Louis", "Train de vies", "Un mort tout neuf" (que j'ai particulièrement aimé, et dont je parlerai aussi, un jour). Mais il en manquait un que je n'avais pas lu.

 

Par Hervé Bel

 

 

Samedi, je marchais dans les rues de Paris, sous un soleil trop généreux pour un mois d'octobre. Heureux à l'idée du ouiquinde que j'avais devant moi, j'étais impatient de retrouver mon ami Guillaume Leyte, professeur et spécialiste du droit médiéval (il est l'auteur de plusieurs livres, dont Domaine et domanialité publique dans la France médiévale), et excellent lettré, avec qui, depuis des années, j'échange des livres. La chaleur était encore supportable à onze heures, et Paris avait des couleurs de printemps, et même les gens que je croisais me semblaient aimables, légers, contents comme moi de la liberté de 48 heures annoncée. Ce sont durant ces journées qu'on ne regrette pas d'être parisien. J'arrivai au Panthéon. Il était là, un sac plastique à la main, comme moi. Un livre dedans, comme moi. Un livre pour moi, et moi un livre pour lui. "Tiens, c'est pour toi. Tu verras, c'est vraiment bien", m'a-t-il dit. S'il le disait, c'est que cela devait être remarquable, car mon ami n'a pas l'éloge facile: c'était  "Villa Oasis ou les faux bourgeois", réédité dans la collection Imaginaire de Gallimard.

 

 

Ce roman dont le titre évoque la manière du 18ème siècle date de 1932, l'année de la parution du "Voyage au bout de la nuit". Il est divisé en trois parties, chacune d'elle portant le nom de l'un des trois protagonistes principaux de l'histoire. Hélène, la jeune fille venue d'Italie, arrivant à Paris pour retrouver sa mère qui ne l'a pas élevée; Irma, la mère justement, épouse d'un hôtelier du nom de Julien qui donne son nom à la troisième partie. Hélène, dix huit ans, a connu jusqu'alors une vie misérable, en Italie. Elle a échappé, par miracle, au viol projeté par son beau-père. Aussi est-elle folle de joie en découvrant sa nouvelle vie: une famille ne regardant pas à la dépense; une mère aimante et un beau-père, gros et gai. On l'installe dans une chambre à elle, on est aux petits soins: elle aura un court moment le goût du bonheur dans ce milieu enrichi, des gens qui ont travaillé dur, sans relâche, et qui, au mitan de la vie, connaissent enfin l'aisance. Mais le malheur s'accroche à elle. Elle est malade, elle tousse. Tuberculose. Très vite, le lecteur comprend qu'elle va mourir, et c'est un déchirement de voir sa petite vie, l'esquisse de son amour pour son cousin Étienne, et même ses illusions, s'effondrer peu à peu, au fur et à mesure que la maladie retire aux choses, aux êtres, l'enveloppe agréable qu'on leur prête aisément lorsque tout va bien. Brusquement, Julien, Alfred, le grand Félix, le père Adam, arrivaient, des êtres comme des tours en marche, riches de sang à éclater. Ils s'installaient, cachaient la lumière, respiraient l'air, immobiles et solides à leur place, ruminant leur bonheur. Elle contemplait avec un mélange de jalousie, de haine, de dégoût , ces faces vineuses, ces poitrines puissantes, ces mains épaisses capables de saisir et retenir la vie; et devant leur assurance, elle éprouvait cette espèce de crainte et de révolte qui la bouleversaient, lorsqu'elle était en présence d'un bourgeois ou d'un patron.

 

 

Julien et Irma ne sont pas des méchantes gens, ce sont des parvenus. Le plaisir de Julien est de boire avec ses copains. Irma, elle, s'habille en grande dame, mais aucune grande dame ne veut la fréquenter. Elle souffre de neurasthénie: elle s'est d'abord réjouie sincèrement de la venue de sa fille, avant de déchanter: la soigner l'éprouve. Elle a horreur du malheur, de l'odeur des médicaments qui flotte dans la chambre. Hélène meurt enfin, laissant Irma dans une dépression profonde, un vague remords, que Julien cherche à guérir en lui passant tout. Il accepte même de vendre son hôtel à un de ses amis (qui est aussi l'amant de sa femme), pour aller en province, près de Fontainebleau, dans la Villa Oasis, sa propriété, puisque Irma lui dit qu'elle se sentira mieux à la campagne. Cette femme est perpétuellement insatisfaite, en proie aux idées noires. Dans la maison, elle est hantée par sa fille, craint les fantômes, trompe encore son mari. Elle mourra elle aussi, tout comme Julien dans la dernière partie, mais je ne peux, sauf à retirer un peu d'intérêt à ce livre remarquable, tout raconter. Mais la leçon du livre est morale. Ces parvenus, un jour ou l'autre, sont rattrapés par la réalité, la mort. Alors, malgré l'argent, les choses, ils ne sont plus heureux.

 

Ce qu'il y a de merveilleux dans ce texte, c'est le sentiment, en le lisant, d'y goûter la vie telle qu'elle est. Il ne se passe rien de saillant, on y suit la vie quotidienne de gens sans envergure, avec ces petits riens qui ont cependant, pour eux, l'importance de drames historiques, et qui le sont aussi pour nous, le temps de la lecture. Là est la vraie littérature, dans l'homme saisi dans sa banalité. On voit alors qui a du talent, ce talent qui se résume au style, et parvient d'une matière grossière à créer l'émotion et la beauté. Le père Adam et Charlier, morts; Nonoche paralysé; le grand Félix dans l'obligation de suivre un régime; et ceux qu'il oubliait, les uns enterrés, les autres perdus dans un coin de province, tous "finis" malgré leur argent (...) Oui, lorsqu'il y réfléchissait, il voyait s'étaler derrière lui comme un cimetière et leurs rêves de jeunesse pourrissaient aussi bien que les corps. Aucun d'eux n'avaient construit quelque chose de solide. Et il restait seul pour se rappeler les jours qu'avait vécu leur équipe. C'était le temps des copains, de l'aventure. Nostalgie qui n'a pas d'âge. En refermant le livre, lu, dévoré, j'ai pensé que Dabit était mort trop tôt. Quel chef-d’œuvre nous aurait-il encore donné? Précipitez-vous. J'ai vu Villa Oasis en deux exemplaires chez Gibert.

 

Hervé Bel - Octobre 2012