Les Ensablés - "Visage perdu" de Roger Vercel, par Carl Aderhold

Les ensablés - 29.12.2019

Livre - Aderhold - Vercel - visage perdu


Visage perdu est l’un des derniers romans de Roger Vercel, paru en 1953, quatre ans avant sa mort. L’auteur de Remorques (qui a déjà fait l’objet d’une chronique sur les Ensablés) et de Capitaine Conan retrouve ici un thème qui lui est cher. Le courage qu’il faut pour affronter le quotidien.
Par Carl Aderhold

 

 
André Vidal est un officier-radio dans la marine marchande. Lors de sa dernière mission à bord du Deucalion, il se trouve pris dans une tempête terrible. Le navire sombre lentement. L’équipage en perdition s’accroche aux chaloupes que la houle a retournées. Mais André lui est resté sur le bateau pour envoyer des messages de secours. Pendant deux jours, alors que le Deucalion peut à tout moment être englouti, il continue à diriger les secours vers les chaloupes. Grâce à lui, les marins sont sauvés. André est un héros.
Mais de retour à terre, une tempête bien plus violente l’attend.
Lorsqu’il arrive chez lui, à Dol-de-Bretagne, son frère qui est abbé et un médecin psychiatre tentent de lui annoncer la nouvelle avec précaution. Sa femme Suzanne ne reconnaît plus personne, se réfugie dans une vie de souvenirs.
Avec sa brutalité coutumière, André fait face à la situation.
« – Je comprends très bien, assura-t-il amèrement. En un mot comme en cent, ma femme est folle. »
Tous ont misé sur la présence d’André pour espérer une guérison. Suzanne passe son temps à écrire des lettres à son mari, attendant son retour.
Mais quand il se présente à elle, elle lui lance : « Vous n’êtes pas André ! » Et s’enfuit dans sa chambre.
S’ensuit pour le héros un long calvaire. Sa femme l’ignore. Sa belle sœur qui s’occupe d’elle, vieille fille jalouse de n’avoir pas été choisie par André, met sans cesse de l’huile sur le feu. André n’est plus pour Suzanne qu’un visage perdu.
Vercel décrit avec minutie le quotidien de ce couple où André n’existe plus que dans les souvenirs de sa femme. Il doit composer avec la présence permanente de ce souvenir idéalisé, de cet amour qui ne s’adresse pas à lui, mais à une image, une image qui est pourtant la sienne.
Vivre chaque jours confronté, comparé à cette vision idéale de soi, à laquelle sa femme s’accroche, telle est l’épreuve à laquelle André est confronté.
Le roman excelle à décrire cette France profonde des années 1950, avec ses cancans, ses rumeurs. La surveillance permanente du voisinage, les conseils religieux de l’abbé. Le petit monde de la province d’autrefois, soupçonneuse, moralisante.
Le courage dont André a fait preuve sur le bateau peu à peu s’érode. L’homme si fort, qui voyait clair et faisait preuve d’héroïsme n’est plus qu’un géant empêtré dans cet univers lilliputien. Il ne sait plus comment agir, tantôt avec violence lorsqu’il force la chambre de sa femme, tantôt avec naïveté, s’abandonnant à tous les conseils.
C’est sur terre que pour ce marin sont les véritables dangers. Les femmes pour Vercel sont des sirènes autrement menaçantes que la houle et le vent. Il est plus compliqué pour des hommes comme André, droit et tout d’une pièce, de mener à bon port leur couple que leur bateau.
Ainsi lancé le roman aurait pu être une suite de Remorques. Le marin va devoir s’atteler à sauver sa femme.
Mais Vercel introduit assez vite un nouveau personnage qui va venir troubler le jeu. Francine, une jeune femme « moderne », telle qu’elle pouvait l’être au sortir de la guerre. Une jeune femme sans mari, qui a décidé de vivre sa vie sans s’embarrasser des contraintes. Le portrait de Francine est assez touchant. On y sent sous la plume de Vercel la rancœur des anciens de la Grande Guerre. De ces poilus qui en rentrant de quatre années au front ont trouvé les femmes changées. Car le portrait de Francine ressemble plus à ces femmes des années 20 que l’on a surnommées la garçonne qu’à une femme des années 50.
Il y a chez Vercel une opposition nette entre Suzanne, dont à travers les quelques souvenirs d’André, on devine la tendresse, la sagesse, la mesure et cette Francine, affranchie, libérée : elle conduit vite, elle a les cheveux courts, elle fume, se montre provocatrice, aguichante. C’est elle qui fait le premier pas. Une muette réprobation, où parfois perce le vieil archétype de l’Eve tentatrice.
Pour André, c’est un choc. Cette femme ne cherche ni mari ni enfant. Il est troublé, bousculé par Francine, hésitant même.
 
Et si ce roman est un vrai roman, captivant même par moment, c’est bien dans ce choc des époques. D’un côté la vieille France, traditionnaliste, étouffante et de l’autre cette femme moderne. Au fil des pages, on a l’impression que Vercel, tout entier pris dans cette France ancienne, qu’il critique pour son hypocrisie, sa petitesse, mais à laquelle il croit par la force de ses principes, par fidélité à une certaine idée de la droiture, est attiré malgré lui par le personnage de Francine. Elle semble n’avoir aucune morale, complètement égoïste. Elle a fait sa scolarité dans le même pensionnat que Suzanne, partage avec elle les mêmes souvenirs, se présente comme une amie perdue de vue mais n’éprouve aucun remords à tenter de séduire son mari.
La tension se fait plus forte à mesure que Francine se fait plus entreprenante. André, cet homme de l’ancien temps, simple et fort comme tous les marins chers à Vercel, découvre peu à peu des sentiments qu’il tente de ramener à des excitations passagères. Son frère l’abbé qui joue par moment le rôle de porte-parole de l’auteur cherche à ramener André dans le droit chemin : la religion est un ordre non pas divin mais profondément humain, où chacun, pris dans sa communauté, est responsable de ses actes.
Dans les yeux de ces deux femmes, André est alors un personnage radicalement opposé.
D’un côté, pour Suzanne, il est une icône qu’il ne parvient pas à habiter, la quintessence de l’homme, à la fois solide et protecteur, de l’autre, pour Francine, un être de chair vivant et incertain qui échappe au qu’en dira-t-on et aux petitesses.
D’une certaine façon, Vercel dresse le portrait de toute une génération d’hommes élevés à ne pas montrer leurs sentiments, blessés par les catastrophes (ici le naufrage du Deucalion, dans d’autres romans par la guerre) qui sont pris dans le tourment de la vie quotidienne à devoir exprimer et agir, selon des sentiments, à livrer une partie d’eux-mêmes qu’ils préféraient jusqu’alors tenir enfouie.
 
La fin dès lors ne peut être qu’un espoir de résolution de cette contradiction, un combat qui continue et dont le héros trouve le sens. Pour André, le rêve de trouver enfin une place où se réconcilier avec lui-même. Et pour Vercel, un récit sans faille d’un personnage comme il les aime : humain, terriblement humain.


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