medias

Les exilés meurent aussi d'amour, en toute cruauté

Clémence Holstein - 12.09.2018

Livre - Les exiles meurent aussi d'amour - Abnusse Shalmani Grasset - Grasset RL2018


ROMAN FRANCOPHONE - Un premier roman puissant qui souvent laisse sans voix. L'exil bien sûr. L'amour aussi, car Les exilés meurent aussi d'amour. La lutte d'une enfant contre la haine familiale. Et la violence d'une pureté cruelle. La famille tueuse comme peu osent la dire. Et la liberté, envers et contre tout. Une bombe magistrale.

 

 

On aurait envie d'un « No comment ». Ou peut-être de disserter pendant des pages. Un de ces textes difficiles à réduire aux contraintes de la chronique. Essayons donc de rester le plus fidèle possible malgré les déchirantes omissions nécessaires. 
 

Une famille iranienne réfugiée politique. La petite fille puis adolescente raconte l'exil et l'incertitude sous les pieds, toujours flottante entre Paris et Téhéran. Mais l'exil est un contexte, un foudroyant déclencheur certe,s mais Abnousse Shalmani n'en use pas comme de ce talisman magique qui fascine les enracinés. Elle s'y refuse précisément et n'hésite pas à faire entendre au lecteur que cette fascination n'a rien à voir avec la réalité.

L'exotisme du drame de l'exil politique, l'admiration du survivant. C'est la vie quotidienne de la famille Hedayat « cocon moisi » (p.142) qui constitue l'immense drame, et « les folies dont accouche l'exil » (p.210). L'auteure est impitoyable. Elle brosse le tableau d'une fratrie d'abord, puis de toute une famille, où règne la haine et le sadisme, une famille qui ignore l'amour ou le tue dans l’œuf. Un famille infernale. La violence de l'emprise des uns sur les autres est terriblement juste. Chacun tient son rôle dans la famille Hedayat et personne ne doit en sortir. La sentence sera sans appel si... Et précisément, la narratrice tente de toutes ses forces d'écrire et raconter pour s'échapper de la nasse putride dans laquelle elle est née.
 

Les personnages sont hauts en couleurs. Entendons-nous : ils ne sont pas drôles ni gentiment farfelus. Ils sont inédits. Ils sont cruels et prêts à ce que mort s'ensuive. La guerre qu'ils ont fuie est à la maison, et l'exil est double pour Shirin, la narratrice. Elle a perdu son pays. Elle est perdue tout court. Seule dès l'enfance, en morceaux. « L'exil tue la filiation, il renverse le rapport de force. » (p.192), elle a perdu ses parents dans le refuge de Paris et de cette famille venimeuse. Enfant-soldat qui vit sous le canapé dont a solitude est poignante. Quelques adultes providentiels apparaissent qui empêchent le naufrage : vous savez ceux-là même qui, à proprement parler, vous sauvent la vie et aident à « relier [les morceaux] pour devenir quelqu'un » (p.99)
 

La culture iranienne n'est pas épargnée par le mordant du regard de Shirin. Elle évoque la place de la femme où « le corps de la femme n'existe pas » (p.221), la violence admise, le culte du malheur que l'on tient en respect, la politesse démesurée : « Aucun peuple au monde n'a poussé aussi loin dans l'absurde l'art de la politesse. » (p.285) etc. La colère est latente, permanente et la révolte gronde dans ce roman douloureux.
 

Exilés politiques : il y est donc question de politique ou plus subtilement du rapport des personnages à la réalité. La politique est un prétexte pour entrer en relation avec le monde. L'idéalisme est ici battu en brèche dans un formidable plaidoyer pour la philosophie de l'entre-deux, de l'androgynie, du relatif. L'idéalisme exacerbé par l'exil de Mithra, Tala, Zizi, Amir et tous les autres mène à la cruauté, l'humiliation, la folie : en naîtra sans que personne n'en entende rien, et pourtant Dieu sait que le silence est assourdissant, un sociopathe. Le fruit de toute cette violence tue : la figure vengeresse attendue.
 

[Extrait] Les exilés meurent aussi d'amour d'Abnousse Shalmani
 

Le seul vrai havre est l'amour. L'Amour pour mieux dire, qui est l'antinome de l'Idéal, selon Shirin. Elle l'apprend hors les murs et elle y découvre son corps et son âme, son entièreté. Elle y puise de quoi bâtir une nouvelle lignée, libre. Pas d'amour fleur bleue. Ce luxe n'a aucune place ici. L'amour qui attache un quelqu'un à un quelque part.

 

 

Abnusse Shalmani - Les exilés meurent aussi d'amour – Editions Grasset – 9782246862338 - 22 €
 

Rentrée littéraire 2018 : les fashion weeks du libraire




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Grasset Et Fasquelle
Genre :
Total pages : 400
Traducteur :
ISBN : 9782246862338

Les exilés meurent aussi d'amour

de Shalmani, Abnousse(Auteur)

L'exil déchire, mais il révèle aussi. Shirin en sait quelque chose - elle a neuf ans lorsque qu'elle arrive en France avec ses parents, au lendemain de la Révolution islamique d'Iran, pour y retrouver sa famille maternelle : un foyer communiste qui, malgré le déracinement et le déclassement, rêve toujours du grand soir, à Paris comme à Téhéran jadis, même si les grands discours ont remplacé les armes. Et alors que Shirin se réfugie dans l'apprentissage de la langue française, le vrai visage de son entourage se dessine

J'achète ce livre grand format à 22 €