Les Fables de Zambri : un luxe délicieux

La rédaction - 25.10.2013

Livre - Fable - Caricature - Humour


Ambrose Bierce compte parmi ces hommes à qui l'on doit beaucoup, sans réellement savoir à qui adresser les remerciements nécessaires. Enfin, le public français aura bien l'occasion de le découvrir , le redécouvrir, pour les plus alertes, quand les lecteurs anglo-saxons en savent plus long sur ses frasques. Les éditions du Dilettante publient en effet le recueil de Fables de Zambri, croisement entre les Lettres persanes douloureuses et les fables d'Esope, la moralité iconoclaste en plus.

 

En somme, un délice.

 

Nul besoin de compétences en humour anglais pour apprécier le mordant d'Ambrose, homme américain à cheval sur la fin du XIXe siècle, et mort avant d'avoir eu à découvrir les horreurs de la Premier Guerre mondiale. Convaincu probablement de son génie - et à raison, quand on parcourt ses fables ou que l'on furète sur la toile à la recherche de ses billets d'humeur parus dans les grands quotidiens américains - Ambroise était probablement l'homme du bon mot, à la verve souple et féroce. Un homme des lumières tout voltairien, probablement arrivé trop tard dans son siècle.

 

Erudit, au moins au point de se revendiquer d'une filiation avec le fabuliste grec Esope, romantique au point d'aller mourir au Mexique en 1914, après avoir quitté sa femme avec le message suivant :

 

« Adieu - si tu apprends qu'on m'a collé contre un mur mexicain et qu'on m'a criblé de balles, sache que c'est plutôt une bonne manière de quitter cette vie. C'est mieux que la vieillesse, la maladie ou une chute dans l'escalier de la cave. Etre un gringo au Mexique, voilà l'euthanasie. »

 

Quelle envolée. Et qu'importe si elle tient plus de la légende que de la réalité. Tous les textes de l'homme et toute sa virulence s'y tiennent. Philosophe cynique au point d'en renvoyer Diogène à l'arrière-cour de son tonneau, pistoleros acide contre tout ce qui relevait du religieux, ses fables sont à la littérature des fabulistes ce que Ladurée est aux macarons : un luxe délicieux. A la différence que les textes de Bierce n'impliquent pas un message Manger-Bouger ni Pensez à avaler cinq fruits et légumes par jour.

 

Tout commence par cet avertissement, assurant au lecteur qu'il est en présence de textes choisis et traduits, venant directement d'un contemporain de Zoroastre - quelque part entre 3000 et 5000 ans plus tôt, donc. Et bien entendu, elles ont été écrites par Zambri, le Parsi, dont le traducteur ici présent, connait parfaitement la langue.

 

En guise de fables, ce sont des caricatures parfois au vitriol, comme doivent l'être toutes les bonnes caricatures, de ses contemporains, que Bierce enchaîne. Et pour leur donner un petit relief tragi-comique, les dessins d'Alice Charbin introduisent chacune d'entre elles avec une illustration de bon goût. Juste, pourrait-on dire, parce qu'elle n'est ni trop explicite, ni fade. Juste ce qu'il faut.

 

Bierce, entre moralisateur inconstant et provocateur de talent, jongle avec les situations, les caractères - enfoncé, La Bruyère ! - et maltraite avec plaisir les frères humains qui pendant lui vécurent, et après vivront. D'ailleurs, il faut y noter une certaine misogynie tacite, puisque seuls les hommes en prennent pour leur grade - quand bien même l'envie, la jalousie, la bêtise, la méchanceté ou d'autres encore ne soient pas l'apanage de la gent masculine.

 

Le tout avec une sorte de non-sens qui avive l'esprit, et nourrit quelque peu les cerveaux engourdis.

 

Allez, thérapie par l'exemple, la prose de Bierce, et la traduction de Thierry Beauchamp, valant mieux que la mienne :

 

« Un chat aperçut une souris avec un morceau de fromage.

-   Je n'en mangerai pas si j'étais toi, dit-il, car je pense que ce fromage est empoisonné. Cependant, si tu me permets de l'examiner, je pourrai te certifier s'il l'est ou non.

Le temps que la souris réfléchît à ce qu'elle avait de mieux à faire et le chat avait déjà décidé pour elle. Il eut la bonté d'examiner le fromage et la souris d'une manière parfaitement satisfaisante pour lui-même, mais la souris ne revint jamais pour donner son avis. »

 

On en ronronnerait à moins.