Les heures souterraines, Delphine de Vigan

Clément Solym - 08.09.2009

Livre - heures - souterraines - Delphie


Mathilde doit avoir une cinquantaine d'années. Dix ans plus tôt, elle a perdu son mari. Un accident de voiture. Seule avec ses jumeaux et un fils aîné, elle aura bu la coupe de la douleur jusqu'à la lie. Elle a trouvé un emploi dans une grosse entreprise – probablement une sorte de département marketing – épaulée par un mentor... Durant plusieurs années, elle a su revivre. Elle a appris à revivre.

Thibault, lui, est médecin. Il sort avec Lila. Sortir est un bien grand mot. Ils couchent ensemble. Bien. Ils s'entendent sexuellement. Un accord tacite qui les lie. Mais Lila ne s'implique pas : les émotions restent à la porte de la chambre d'hôtel, attendant qu'elle reparte. Son corps s'abandonne avec volupté aux caresses de son amant. Vulgairement, on parlerait d'un plan cul exclusif. Surtout parce que Thibault est particulièrement accroché aux espoirs qui le lient à Lila.

Ce matin, Mathilde est épuisée, plus que de raison. Nous sommes le 20 mai. Une voyante lui a annoncé qu'un homme allait changer sa vie, qu'une rencontre, une découverte... Et comme cette journée, précisément, commence par un éclat de rire des enfants, Mathilde rit, elle aussi. Une fois au bureau, c'est une autre chose : Jacques, son mentor, a entamé une campagne de destruction de sa protégée. Une fois, elle eut le malheur de le contredire. Depuis, elle est progressivement exclue, bannie, tenue à l'écart de tout : en cette nouvelle journée, nouvelle surprise, son bureau est transféré. À côté des toilettes de tout l'étage.

Thibault, lui, a rompu avec Lila. Il en attend désespérément un SMS. Les seuls qui viennent sont ceux du travail. Thibault est médecin. Il parcourt Paris en voiture, pour visiter des gastros ou des personnes isolées. C'est sinistre. Une vie qu'il a choisie, espérant découvrir un autre visage de Paris. Et ce 20 mai, au matin, il a rompu avec Lila.

Évidemment, en ces « heures souterraines », Thibauld croisera Mathilde. Ainsi que des milliers de personnes se croisent chaque jour dans les transports, en sortant du métro, descendant du bus, traversant la rue. C'est justement durant des « heures souterraines » qu'ils se rencontreront le plus. Le reste ? N'est pas littérature, justement.

Car Delphine de Vigan se bat contre le syndrome du Prince charmant. Ses personnages souffrent parce que c'est « ainsi que les hommes vivent », mais leurs baisers sont souvent loin de les suivre, comme chantait Aragon (encore lui !). Et c'est avec une certaine neutralité que Mathilde et Thibault sont racontés : une narration presque détachée, plus froide encore, lointaine pour ne pas s'attacher. Parce qu'il n'est pas l'apanage de la capitale que de laisser l'indifférence s'instaurer entre nous.

Son livre est particulièrement réussi : la souffrance est encore la chose la plus simple à comprendre, mais la plus difficile à faire partager. Et le lecteur se prend à espérer, au fil des pages... C'est normal. Thibauld... Mathilde... Deux destins brisés pourraient avoir droit à un peu de repos. Se retrouver l'un l'autre, se prendre dans les bras, goûter un peu de chaleur humaine. Leurs vies, si proprement parallèle convergent l'une vers l'autre, c'est certain. Elles se rejoindront, on le souhaite, on leur souhaite...

Un narrateur distant, mais impeccable, deux vies, inextricables. J'aime particulièrement la photo de Delphine qui entoure le livre. Son visage n'exprime presque rien. Un charme pourtant incontestable, des cheveux bouclés qui rendent sa nuque plus douce encore. Madame de Vigan, c'est le premier livre que je lis de vous, et ce fut un plaisir. J'aime ce que certains nomment cynisme et qui n'est qu'une partie de la réalité, retranscrite avec talent. Vous ne fuyez pas la douleur pour lui substituer un paradis qui serait plus artificiel encore que ceux de Baudelaire, mais surtout plus mensonger encore.

Mais votre regard sur cette photo, Delphine...


 

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