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Les larmes noires sur la terre : six femmes puissantes en enfer

Cécile Pellerin - 21.02.2017

Livre - dystopie - précarité sociale - femme


Davantage peut-être encore que le précédent, pourtant très âpre (Il reste la poussière), le nouveau roman de Sandrine Collette, éprouve par sa profonde noirceur, incommode notre conscience, perturbe notre confort, et au-delà du divertissement, déstabilise clairement notre humeur.

 

S'il provoque de la tristesse et de la révolte, il sème aussi le désarroi et un certain mal-être. Implacable, effroyable, sordide, malheureux et inquiétant, il anéantit plus qu'il n'apaise ou déleste, malgré une fin presque inespérée. Mais, et c'est là, tout le talent de l'écrivain, une fois le livre entamé, il devient impossible de s'en dessaisir avant son terme.

 

Une immersion redoutable dans le chaos et la précarité sociale, aux frontières si ténues avec la réalité, qu'elle pétrifie d'angoisse le lecteur, l'abasourdit durablement mais ne le laisse ni se détacher ni s'effondrer, ni renoncer.

 

 

 

Emporté par le courage et l'obstination du personnage principal, fasciné par la solidarité admirable de six femmes puissantes, il se lie à leur tragédie, indéfectible et ébloui. Entièrement conquis.

 

" A vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance ?

Pas question."

 

Moe a vingt ans lorsqu'elle suit Rodolphe en métropole. Loin de sa Polynésie natale et de la tendresse de sa grand-mère, elle voit son rêve de liberté et de bonheur s'écrouler rapidement. Recluse dans une petite ville assez inhospitalière, malmenée par un homme violent et alcoolique, elle survit difficilement en effectuant des heures de ménage et d'aide à domicile chez quelques personnes âgées. Les bals hebdomadaires et les rencontres éphémères offrent un répit à sa souffrance. Mère par accident mais déterminée à offrir à son fils une vie moins sordide que la sienne, elle quitte cet enfer conjugal avec l'espoir de trouver un environnement plus décent ailleurs. Mais ce qui l'attend, est au-delà de l'imaginable, plus sordide encore.

 

Placée de force par les services sociaux, elle intègre la Casse ("La préhistoire, version Mad Max ou pire"), sorte de campement misérable éloigné de la ville où s'entassent tous les exclus de la société. A défaut de maisons, on attribue une voiture usagée aux habitants. Surveillé en permanence, isolé par un barrage qui empêche toute fuite, ce centre d'accueil des miséreux est une prison gigantesque à ciel ouvert dont nul ou presque ne peut sortir.

 

Les travaux agricoles sont obligatoires deux journées par semaine en échange du prix du loyer et d'une nourriture de base. Au-delà de ces deux jours, l'activité est payée quatre-vingts centimes de l'heure. A dépenser à l'épicerie centrale ou à épargner pour le droit de sortie, fixé à quinze mille euros. A l'intérieur, trafics en tous genres, violences extrêmes et corruption. On n'y vit plus. On y survit et l'on y meurt sans même avoir eu le temps de vieillir.

 

Aux côtés de cinq femmes, toutes éprouvées douloureusement dès leur enfance, Moe lutte contre ce néant avec une volonté féroce, résiste pour que son fils obtienne une autre vie que la sienne. Elle se bat, malgré les souffrances et les revers, s'accommode du pire, entre la crasse et la promiscuité, la bestialité et la folie des hommes. Mais combien de temps pourra-t-elle tenir ?

 

Si le récit revêt l'apparence d'une dystopie, il se situe dans un futur suffisamment proche pour s'ancrer dans une ambiance très réaliste, parfois insoutenable mais crédible et convaincante. D'une force visuelle prégnante et dévastatrice, il n'exalte pourtant aucun misérabilisme, porté par une écriture subtile et mesurée. Parfaitement accordée à l'énergie solidaire du groupe.

 

Entrecoupé par les histoires personnelles et tragiques de ces filles, toutes bouleversantes (des parcours de vie qui semblent d'ailleurs plus proches d'expériences vécues qu'imaginaires), le roman s'amplifie de noirceur au fil des pages, concentre toute l'impuissance et la cruauté d'une société devenue tellement inégalitaire qu'elle a fini par engendrer deux mondes aux frontières infranchissables et honteuses.

 

Le lecteur s'extirpe de l'histoire, endolori et littéralement fracassé. Mais surtout pas déçu. 


Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 332
Traducteur :
ISBN : 9782207135570

Les larmes noires sur la terre

de Sandrine Collette

Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé « la Casse ». La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir. Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la violence et la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser. Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix ?Après le magistral Il reste la poussière, Prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

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