Les Mémoires d'un capitaine de Chasseurs à cheval, ou comment un homme survécut aux guerres de l'Empire

Les ensablés - 08.02.2011

Livre


Après 1815, les soldats de Napoléon rentrèrent chez eux en ayant le sentiment qu'il ne leur arriverait plus rien d'exaltant. Alors, pour éviter l'ennui, ils racontèrent leurs exploits, certains oralement, pendant les veillées, d'autres, un peu plus lettrés, en écrivant leurs souvenirs. L'un d'eux s'appelait Aubry. Il a écrit ses souvenirs en 1864, à l'âge faramineux (pour l'époque) de 84 ans. Né en 1780 d'une famille de commerçants des Vosges, il avait reçu une éducation des plus médiocres: A cette époque, la jeunesse avait déserté les écoles (...) à peine mes parents obtenaient-ils du père Bideau une heure par jour (d'enseignement) pour toute la famille, et nous étions onze enfants: cela excuse mon ignorance. Nous l'en excusons volontiers, car son texte se lit bien, et même ses défauts (comme certains retours en arrière) lui donnent un caractère spontané. D'ailleurs, ces souvenirs n'étaient pas destinés à la publication, mais à son fils Joseph. Publiés en 1889, ces souvenirs sont répertoriés dans la Nouvelle bibliographie critique de Jean Tulard au n°45. Les éditions Jourdan les rééditent, accompagnés d'annexes de Bernard Coppens (auteur d'un Waterloo revisité) qui passionneront les amateurs d'histoire militaire. Pour ceux qui, comme moi, ne le sont pas, on suivra plutôt l'itinéraire de cet homme que la fortune a favorisé toute sa vie. L'éducation comptait peu en ces périodes troublées. Pressé de défendre la patrie, Aubry s'évade de chez ses parents en compagnie de son meilleur ami Grobert,  et s'engage dans l'armée, au 12ème régiment de chasseurs dans lequel il restera tout au long de sa carrière: il avait seize ans. Il voulait servir, se battre, respirer l'air des batailles, et cela me fait songer à cet extrait magnifique de Musset sur l'Empire (les confessions d'un enfant du siècle). Jamais il n’y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n’y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs ; jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu’aux lendemains de ses batailles. C’était l’air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d’acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu’ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l’empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu’on ne savait s’il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu’était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique, dans sa pourpre fumante ! Elle ressemblait si bien à l’espérance, elle fauchait de si verts épis qu’elle en était comme devenue jeune, et qu’on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n’y avait vraiment plus de vieillards ; il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux. De1798 à 1815, Aubry, devenu officier par son courage, a participé à toutes les grandes batailles de l'Empire, jusqu'à la débandade de Waterloo à laquelle il assista, impuissant: il avait été blessé la veille à Ligny. Entre les campagnes, Aubry était logé chez l'habitant dont il n'a eu à chaque fois qu'à se féliciter. C'était cela qu'il aimait dans cette vie de soldat: à chaque instant le soldat tombe de la grande misère dans la joie de l'abondance. Les joies du soldat sont nombreuses. Aubry est bien logé, il y a des demoiselles. Parfois il est même reçu par la noblesse,  invité aux bals, aux réceptions des hautes autorités des villes occupées etc. Mais ce qui me frappe au récit de ces villégiatures, c'est l'universalité de la langue française. Partout on parlait ma langue, cette langue désormais méprisée par les Français eux-mêmes qui préfèrent parler anglais. De Varsovie, Aubry écrit: C'est une ville presque française, où plus de la moitié des habitants parlent notre langue. De sa logeuse, Madame de Platten avait réuni la noblesse des environs , toujours des demoiselles et parlant français. Lorsqu'il se rend dans le nord de l'Europe, il commerce en francais avec les fournisseurs de chevaux... Et on lit cela avec un serrement de coeur, en se disant que la Révolution et l'Empire ont sans doute aidé à la désaffection du français au profit de l'anglais. Puis, régulièrement, le soldat connaît l'horreur de la guerre. Pendant la campagne de Pologne, il manque de mourir du froid et des rationnements: Quantité d'hommes se sont suicidés par excès de souffrance, même dans la garde.Trois sous-officiers de chez nous se sont brûlé la cervelle (...) Je n'ai jamais rien vu de plus terrible que les champs de bataille de Vzarnowo, Pultusk, Golymin, Nasielsk; on se serait cru à la fin du monde. Les batailles, l'excitation de la charge, les risques encourus. Une fois, il échappe par miracle à la mort. Au commencement de l'affaire, un boulet fait sauter la palette de ma selle et endommage mes fontes. Un peu après un autre boulet m'enlève dans la poche de ma capote-manteau ma pipe, ma blague à tabac et ma petite bouteille de rhum, si bien que voulant offrir une goutte à Grobert, je fouille partout sans rien trouver, quand mes chasseurs me disent: "Mais vous avez un grand trou à votre capote." C'était un boulet qui l'avait fait, après avoir enlevé le bras du brave capitaine Michaut, qui est mort pendant qu'on lui faisait l'amputation. En lisant le récit de ces combats, on reste confondu par le courage, l'inconscience (?), de ces hommes qui savaient pourtant bien qu'à leur époque, un simple coup de couteau dans le bras pouvait être funeste. Pendant la nuit, écrit-il à propos de Smolensk, le célèbre docteur Larrey, avec tous ses chirurgiens, avait fait tant d'amputations qu'il y avait un tas de jambes et de bras si considérable qu'il n'aurait pu tenir dans une grande chambre (p.132) La mort n'épargnera pas son ami Grobert, tué bêtement lors d'une ambuscade d'Autrichiens. Ce fut sans doute le grand drame de la vie d'Aubry que la perte de cet ami dont il ne se séparait jamais. Il le dit simplement, sans emphase. 1812, en Russie, combat à Smolensk, à la Moskowa où il est blessé. Alors commence pour lui une assez incroyable aventure. Blessé, il est transporté à Moscou. L'incendie éclate, puis les Français évacuent, laissant leurs blessés aux mains des Moscovites décidés à les tuer. Aubry est sauvé par l'intervention de trois généraux russes que les Français avaient bien traités. Sitôt remis, Aubry est envoyé en Sibérie, logé par des Russes accueillants: exil relativement agréable qui prendra fin en 1814 avec le retour de Louis XVIII. Le retour de l'île d'Elbe le laisse froid, mais il se rallie tout de même à l'Empereur. L'opinion d'Aubry sur Napoléon est très intéressante. Il loue le Premier Consul, mais critique l'homme dévoré par l'ambition. Pendant les cents jours, il dira: Le soldat criait: Vive l'Empereur! l'officier ne disait mot".  Après Waterloo, il quittera l'armée, trop las de cette vie trop dure pour le corps. Ce corps d'une incroyable robustesse, à qui il doit la vie malgré les 18 années d'un service éprouvant. Car, s'il a survécu à tant de coups et fatigue, c'est par chance, mais aussi grâce à une exceptionnelle santé. A lire. Hervé BEL


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