Les mémoires de Roustam, mamelouk de Napoléon, aux Editions Jourdan

Les ensablés - 21.12.2010

Livre


Ceux qui, comme moi, sont intéressés par la personne de Napoléon, son caractère, sa façon de vivre plus que par son génie militaire, ceux-là seront ravis d'apprendre la réédition des Souvenirs de Roustam Raza par les Éditions Jourdan (18,90 euros), le fameux Mamelouk de Napoléon. Datant de 1911, l'ouvrage publié alors par les soins de Paul Cottin, bibliothécaire à l'Arsenal, était devenu introuvable. C'est Roustam lui-même qui a rédigé ses souvenirs, et le fait mérite d'être souligné. Beaucoup de mémoires de l'Empire sont en effet des faux, écrits par des écrivains professionnels ayant brodé sur quelques anecdotes (mémoires de Constant, Bourrienne etc.). Ces "supercheries" littéraires pourraient d'ailleurs faire l'objet d'un roman passionnant. Le manuscrit de Roustam est presque illisible, écrit dans un français plus qu'approximatif, avec un plan narratif très simple, des chapitres lapidaires, sans chronologie, d'une lecture agréable. Roustam était un homme simple. Roustam Raza, né d'un Arménien et d'une Géorgienne raconte comment il devint esclave, puis mamelouk d'un bey d'Égypte, avant d'être offert au général Bonaparte qui en fit son valet. Le récit de ses aventures à lui tout seul vaut la lecture. Mais la partie sur Napoléon est bien sûr la plus intéressante. En tant que valet de chambre, Roustam ne quitta plus Napoléon jusqu'à l'abdication de 1814. Il lui a été ainsi donné d'approcher tous les grands personnages de l'Empire, de vivre, aux côtés de l'Empereur, les principaux événements de sa vie extraordinaire. Les anecdotes sur les dignitaires de l'Empire révèlent des personnes médiocres, intéressées. Un jour Napoléon demande à Roustam si le maréchal Bessières lui a donné le montant de sa rente. "Oui, sire (répond Roustam), je vous remercie; il m'a donné un billet de 500 livres de rente." Il me dit : "Tu ne sais pas compter. C'est bien plus que cela." Je dis: "Je vous demande pardon, Sire, je sais bien compter (...) Il me dit : "Ce n'est pas vrai. Va chercher ton billet que je vois." Le billet était dans ma chambre . J'ai été chercher et il l'a lu. Après ça il me dit : "Tu as raison." Et il me rend le billet, en me disant : "Je te fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres pour lui. C'est bien mal de sa part." Une autre fois, c'est Berthiers qui garde pour lui un sabre de prix que Napoléon avait donné à Roustam. La seule personne vraiment sympathique dans ce récit est l'Empereur lui-même. On le sent toujours soucieux de ses gens. Lorsque le Maréchal "Prune" (sic) quitte Paris pour Constantinople, il pense à lui remettre un portrait de Roustam afin qu'il le donne à sa mère s'il parvient à la dénicher. Car la mère de Roustam a disparu. Napoléon est prêt à payer les recherches. C'est lui aussi qui règle les frais de noce, après lui avoir demandé si la jeune fille est un bon parti: "A-t-elle beaucoup de filone (mot italien pour argent)?" J'ai choisi cette gravure parce qu'elle résume bien la relation entre les deux hommes. On y voit Roustam, enturbanné, le visage poupin, les yeux tendus vers l'objectif visé par l'Empereur. On dirait que c'est lui qui va tirer. C'était la force de Napoléon de savoir susciter de telles abnégations, où il n'y avait néanmoins aucune soumission, aucune crainte de la part de ceux qui le servaient. Ses colères ne duraient pas. Bientôt, il pinçait l'oreille de l'affligé, et on n'en parlait plus. Il y avait quelque chose de l'enfant chez Napoléon, et comme beaucoup d'enfants, il était manipulateur, savait toucher les hommes par une espèce de spontanéité qui n'en était pas toujours une. Lors de l'entrevue de Tilsitt avec l'Empereur de Russie, Roustam raconte cette anecdote. Alors qu'il habillait Napoléon, Roustam lui fait remarquer que sa légion d'honneur est mal attachée. "Je l' ai fait exprès", dit Napoléon. Peu de temps après, en compagnie d'Alexandre, il passe devant une compagnie de grenadiers russes. Il s'arrête et demande s'il peut décorer un des soldats avec sa propre légion d'honneur. Ce qu'il fait, défaisant aisément sa légion d'honneur mal attachée. Le geste paraît spontané, plaît et frappe les imaginations. Napoléon faisait des tours, des plaisanteries, il appelle Roustam "mon gros garçon", "Gros coquin". Enfin, et c'est ce qui dégage particulièrement du texte de Roustam, Napoléon n'avait aucun préjugé, ni racial, ni social, pourvu que l'on fût un bon français. Ce fut une belle amitié entre Roustam et Napoléon, qui prit fin en 1814, à Fontainebleau, après l'abdication. Roustam abandonna Napoléon. Il raconta plus tard qu'il avait été effrayé par la tentative de suicide de son maître, et ne voulait pas être mêlée à une seconde. Mais, comme l'écrit Paul Pottin dans son introduction, Roustam a quitté l'Empereur par lassitude, comme beaucoup d'autres. S'il était resté, nul doute qu'il serait allé à Sainte-Hélène. Pendant les cents jours, il proposa à nouveau ses services à Napoléon qui refusa. il était trop déçu. Cette réaction montre assez combien il avait été attaché à son Mamelouk. A lire. Hervé BEL