Les notes de voyage de Laurent Jouannaud: monumental Simenon

Les ensablés - 21.11.2011

Livre


Bonjour, cher Hervé, Les alcooliques et les toxicomanes s’arrangent pour ne pas tomber en manque : ils ont des bouteilles cachées dans les placards ou leurs quelques grammes d’avance. J’ai, moi aussi, de quoi lire en réserve. Dans mes provisions, en ce moment, j’ai un peu de tout : Susan Minot (Crépuscule, cité dans « Le Monde » comme chef d’œuvre), Oswald Wynd (Une odeur de gingembre, hasard de bouquiniste, une biographie), Boualem Sansal (Le Village de l’Allemand, auteur dont on parle beaucoup), Eric Reinhardt (Le Système Victoria, ex-favori de la rentrée littéraire), Moravia (Le Mépris, j’ai revu le film récemment).  Ce sont des romans à risque, le plaisir n’est pas assuré, mais il faut bien découvrir. J’ai, bien entendu, mes classiques : je vais bientôt reprendre La Bruyère, ou Zola (mon prochain sera La Débâcle), ou Balzac (Le Lys). Mais mes classiques, je les connais : je les relis surtout pour le style et pour me calmer. Oui, la belle langue des 18e et 19e siècles me calme. J’ai aussi deux ou trois romans policiers d’avance. C’est pour mes moments difficiles, pour oublier, car la lecture, c’est aussi et souvent ma consolation. Eh oui, cher Hervé, j’ai mes soucis, soucis domestiques et sentimentaux, coups de vide et dégoût pour la terre entière. Je lis des policiers de toutes les époques, de toutes les langues, dans tous les genres. J’aime encore beaucoup Michael Connelly (l’inspecteur Bosch !), j’ai abandonné Mankell (trop compliqué), j’ai eu une époque Mary Higgins Clark (ah ! La Nuit du renard), j’ai lu Izzo (trop imité maintenant), et je regrette que le thriller tue peu à peu le roman policier. Un excellent roman policier, c’est devenu rare. J’ai donc toujours un Simenon d’avance, exprès mis de côté pour un jour de déprime, car le Belge ne rate pas son coup. Oui, j’ai interrompu ma lecture de Le Clézio, poids lourd des lettres, La Quarantaine, 465 pages, pour me plonger dans un petit Simenon de 190 pages, Les  Complices, payé un euro chez un bouquiniste. Voilà un stupéfiant pour pas cher. Une fois de plus, l’alchimie simenonienne a opéré et ça va mieux. Monumental Simenon. Je ne lis pas les Maigret, je lis ses autres romans, les romans-romans, « les romans durs », c’est-à-dire durs à écrire. Dans ces romans-là, la police n’intervient pas toujours mais il y a toujours quelque chose d’illégal. Les personnages de Simenon se mettent hors-la-loi, et c’est fascinant : parfois ils sont les seuls à savoir qu’ils ont enfreint la loi, personne ne les soupçonne et cela rend le roman encore plus intéressant. Je crois, cher Hervé, que nous sommes tous des hors-la-loi : il y a ceux qui braquent une banque et emportent des millions (roman policier classique) et ceux qui volent un billet à leur grand mère, ne ramènent pas un portefeuille trouvé, se font payer une petite commission ou mentent sur leurs antécédents judiciaires. Ces derniers sont des personnages de Simenon. Et leur indélicatesse peut déboucher sur le crime. Simenon, ce n’est jamais loin de chez moi. Dans Le Bourgmestre de Furnes, que j’ai lu il y a deux mois, le patron refuse une grosse avance à un de ses employés : celui-ci se suicide. La police enquête : le patron est innocent mais il ne dit pas que son ouvrier lui a demandé de l’argent. Or quelqu’un le sait… Et voilà le patron qui a des remords et sait que quelqu’un sait qu’il a menti à la police. Or le patron est aussi le bourgmestre du village, c’est-à-dire le maire… Voilà du simple et du solide. Je ne vais pas vous raconter l’intrigue des Complices. Ou plutôt si, je vous la raconte en quelques mots. Il y a eu un terrible accident de la circulation : un bus scolaire s’est écrasé au bas d’une côte, ratant son virage. Nous savons dès le début pourquoi : une voiture qui roulait devant s’est déportée, lui a bouché la vue, l’a empêché de manœuvrer, l’a obligé à freiner. Au volant de la voiture, il y avait Joseph Lambert, chef d’entreprise. Il s’est déporté parce qu’il ne tenait le volant que d’une main. De l’autre, il caressait sa secrétaire, « sa main qu’Edmonde continuait à serrer entre ses cuisses ». Il fallait y penser : voilà quelque chose qui pourrait peut-être vous arriver, mon cher Hervé ? Moi, je n’ai pas de secrétaire… Mais qui, homme ou femme, ne s’est absolument jamais trouvé dans cette situation (au moins à l’arrêt !) ? Joseph Lambert va passer quelques heures difficiles : sa conscience le travaille car il ne s’est pas arrêté et ne donne pas son témoignage, il se demande si sa secrétaire (sa complice ?) va parler, et il sait que quelqu’un a vu sa limousine passer sur la route au moment de l’accident. Un accident de la route devient une tragédie privée. Du simple et du solide. Il n’y a pas de super-flic, l’enquête n’avance pas vite, mais Joseph n’empêchera pas la vérité d’arriver au jour : il est perdu. C’est un notable, sa réputation ne s’en relèvera pas : cet homme est bientôt socialement mort. Il le sait, il se suicide. Or moi, j’assiste tranquillement à cette tragédie dans mon fauteuil : du coup, j’oublie mes soucis. Et ces soucis sont même déclassés : je n’ai pas de morts sur la conscience, je ne risque pas ma situation, je ne serai pas exposé à la terrible vindicte publique. Ce ressort était déjà celui de la tragédie antique : le spectateur connaît en même temps la peur et le soulagement. Cela fonctionne encore. Cela fonctionne avec Simenon dont les tragédies sont ordinaires : on a l’impression que le coup passe tout près… Mais je vais trouver encore autre chose chez Simenon : il décrit à chaque fois un milieu humain et un décor qui font mouche. Dans Complices, il y a la petite ville de province avec ses deux bars, les voisins qui observent les voitures qui passent, les notables qui ne pardonneront pas la faute. Il y a la famille de Joseph Lambert : en fait, sa femme n’a pas quitté ses sœurs et la vraie vie de famille n’est pas chez lui. Il y a une prostituée à l’ancienne (du temps où les prostituées parlaient français !), qui écoute et « le reste suit presque toujours, bien sûr ». Simenon n’insiste jamais : le lecteur complète. Et Simenon vous emmène en clinique (Une vie comme neuve), chez des réfugiés polonais (L’Outlaw), à la campagne, en Belgique, à Tahiti, en Afrique, en bateau (Les Pitard), dans un cabaret niçois. Ça change, chez Simenon ! Les personnages des thrillers sont des monstres : cela me gâche le plaisir. J’ai lu, il y a longtemps, L’homme de Londres, sorti en 1934 : un homme sans histoires en tue un autre, par hasard, et fait cinq ans de prison. En 1942, Albert Camus écrit L’Etranger, un homme sans histoires en tue un autre par hasard, et il est condamné à mort. La parenté entre les deux livres m’a éclairé : Simenon décrit lui aussi des hommes et des femmes (plus rarement) dont la vie simple quitte les rails. Un simple écart, et avec la vitesse, vous voilà bientôt désaxé. On ne revient pas en arrière et la société ne pardonne pas. Ne pas quitter les rails, ne pas dérailler, trouver les rails, mon cher Hervé, vous savez combien c’est difficile : « Il en avait marre de lui-même, marre d’être un homme. » (p. 61) Bien des innocents, comme moi, ne sont que des lâches qui n’osent pas passer au crime. J’ajoute que la langue de Simenon est précise et les dialogues simples. Pas de bourrage. Ça compte : Simenon n’en fait pas trop. Je mettrais (presque) au rang de crime le fait d’écrire pour ne rien dire ! Je lis ces romans goutte à goutte, je les achète un par un, c’est précieux. Je pourrais m’offrir les œuvres complètes de Simenon, collection Omnibus, mais je ne veux pas. Quand je vivais en Belgique, tous les bouquinistes avaient des Simenon dans leurs bacs, et j’en achetais un ou deux à la fois, pas plus. Maintenant, chez les libraires d’occasion, je ne trouve pas toujours un Simenon encore inconnu, tant pis. Quand j’en trouve un que je n’ai pas lu (pas les Maigret), je jubile. Il a écrit, je crois, 110 romans durs. Que vais-je devenir quand je les aurai tous lus ? Allez, je vais me remettre à Le Clézio : c’est épais, c’est sans doute  solide.