Les oreilles du loup, Antonio Ungar

Clément Solym - 20.08.2008

Livre - oreilles - loup - Antonio


Une écriture particulière. La voix d’un enfant se laisse entendre. Mais une voix enrichie de tout le recul que peut avoir un adulte. Antonio Ungar, écrivain et journaliste d’origine colombienne, donne à voir un monde sans cesse en recomposition autour d’un enfant âgé d’à peine trois ans (les souvenirs s’étalent jusqu’à ses cinq ans).

Un monologue où l’enfant qui parle n’est jamais loin de l’adulte qui écrit :

Les souvenirs du jeune garçon viennent s’imposer au lecteur comme des flashs. Au sein d’une narration à la première personne, on suit l’entrelacement des souvenirs faits d’images, de sons, de présences changeantes et fantomatiques.

L’auteur a choisi de scinder son œuvre en deux parties qui seraient comme les deux colonnes d’un tableau à double entrée. D’un côté sont rangés les souvenirs appartenant aux « Jours sombres », de l’autre ceux qui relèvent des « Jours clairs ».

Souvenirs impressionnistes sur un ton poétique :

Difficile alors de rechercher une chronologie à laquelle se raccrocher. Ce sont plutôt les apparitions et disparitions qui font office de repères pour le lecteur. Tout commence par un premier chapitre intitulé « Cauchemar ». La scène est décrite comme si l’on se trouvait à côté de l’enfant devenu adulte et qui nous commenterait un film qui aurait été tourné à l’occasion de l’événement. Voici les premières lignes du récit.

« Il y a une fête. On m'a mis le short en peau de chamois avec les chaussures rouges et je crois que les bretelles en velours et les chaussettes tombantes et frôlant les chevilles exposées à l'air me vont très bien. J'ai trois ans. La maison est grande avec de larges baies donnant sur le jardin, un pré bien coupé et plus loin un fouillis de végétation et d'ombres. Le pré sent la terre humide. »

Effet de style curieux, plutôt déstabilisant pour le lecteur. Cela donne une impression de détachement. L’adulte pose un regard presque étranger sur l’enfant qu’il fut, ne semble pas comprendre le sens de chacune des actions entreprises par l’enfant. Le lecteur ne sait plus vraiment à qui se fier dans cette histoire pour retrouver du sens, pour se rattacher à un fil conducteur.

Un lecteur qui se perd aux côtés d’un enfant désorienté :

Aux côtés de l’enfant devenu adulte, on est invité à chercher aussi, à tenter de comprendre ce que put être la vie de ce jeune garçon pris dans la tourmente de la séparation de ses parents. Si d’un côté le narrateur semble commenter un film qui se jouerait dans sa tête, de l’autre on retrouve une réalité vue par les yeux d’un enfant.

Le monde des adultes paraît alors très lointain, comme un univers parallèle que l’enfant regarde sans bien comprendre tout ce qui s’y passe. Un peu comme ce film qui passe devant les yeux du narrateur. Les différents chapitres qui composent l’ouvrage peuvent se lire de façon presque indépendante, même si des effets d’écho se retrouvent d’un chapitre à l’autre.

Un récit entre poésie et autobiographie :

Ce jeune garçon, héros de l’ouvrage est certainement composé de certains souvenirs de l’auteur sur son enfance passée en Colombie. On se trouve plongé dans une conscience qui aime à fuir la réalité, à s’inventer un monde parallèle comme les enfants apprécient tant le faire.

Dans cette veine, certaines pages ne sont pas sans évoquer le magnifique chef-d’œuvre de José Mauro de Vasconcelos, Mon bel oranger. Toutefois, on ne rentre pas dans l’histoire avec la même intensité. Le caractère par trop décousu du récit sabre constamment les tentations d’identification du lecteur.

Un auteur colombien encore peu connu en France :

Livre poétique plus que narratif, il invite le lecteur à retrouver l’univers quelque peu magique de l’enfance au sein d’un monde qui, lui, ne l’est pas vraiment. Traduit de l'espagnol par Robert Amutio, Les oreilles du loup est le deuxième roman d’Antonio Ungar. Le premier, Zanahoris voladoras (Les carottes volantes) paru en 2004 n’a pas été traduit en français jusqu’à maintenant. L’auteur a, par ailleurs, publié différents recueils de contes.

Antonio Ungar vit maintenant en Palestine mais il figure dans la liste « Bogota 39 » réunissant les trente-neuf auteurs latino-américains de moins de trente-neuf ans les plus prometteurs. Ce groupe a été créé sur une initiative de l’UNESCO dans le cadre du programme « Bogota capitale mondiale du livre 2007 ».


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