Les passagers anglais, Matthew Kneale

Clément Solym - 19.06.2009

Livre - passagers - anglais - Matthew


1857. Sur la « Sincérité », le capitaine Kewley rêve de faire fortune de contrebande grâce au tabac ou au cognac français qu’il a caché dans les doubles parois de la coque de son navire récemment remis à neuf à l’issue de nombreuses dépenses qui n’ont pas pu éviter les emprunts. D’où l’idée de ce commerce illicite entre Peel, sur l’île de Man, et les côtes de l’Angleterre afin de regagner de quoi faire revenir un joli sourire sur les lèvres d’Elisad, son épouse. Côtes malheureusement surveillées par les opiniâtres garde-côtes anglais. Qui ont trop l’habitude de ces marins trop innocents pour être honnêtes.

 

1857 encore. Le révérend Wilson s’escrime dans une profonde dispute théologique avec nombre de ses confrères. Sa lecture des « textes » l’a conduit à localiser le Jardin d’Eden en Tasmanie. Seule une expédition sur place lui permettra de faire taire tous les suppôts de Satan qui prétendent maintenir, envers et contre toutes ses démonstrations lumineuses élaborées pour la plus grande gloire de Celui qui a bien voulu faire de lui Son messager, que cette théorie pourrait ne pas être avérée. Heureusement, ses propos sont arrivés jusqu’à un mécène, totalement subjugué, qui, après l’avoir rencontré pour lui dire toute son admiration, va s’engager à ses côtés, rassembler les membres de l’expédition et tout organiser pour cette grande aventure.

 

1824. À l’autre bout du monde, en Tasmanie ! Peevay est encore un enfant. Un aborigène. Un orphelin qu’élève sa grand-mère, car sa mère a disparu. Enlevée par un blanc qui la tenait en esclavage. Peevay est le fruit de cette union : une mère absente et un père totalement inconnu. Difficile d’être un sang mêlé dans la tribu ! Heureusement que dans ce groupuscule en perpétuelle errance dans la forêt et en guerre contre les tribus voisines, il y a Tartoyen qui lui raconte des histoires, lui apprend à lire le ciel et la forêt et à fabriquer de redoutables sagaies. Lesquelles s’avéreront bientôt nécessaires quand d’autres blancs, qui colonisent l’île, viendront leur disputer la terre où ils vivent.

 
  

À trente années d’intervalle, l’histoire s’est mise en place, d’une rencontre impossible, mais inévitable. Avec un magnifique talent de conteur, Matthew KNEALE nous embarque sur la « Sincérité » pour un extraordinaire voyage dans l’histoire (pour moi) fort méconnue des agissements de la perfide Albion et de ses sujets à l’autre bout du monde ! Colons ou bagnards, il n’est pas certain que c’étaient les meilleurs ambassadeurs qui ont pu être envoyés comme émissaires à la rencontre de ces populations dont on peine à imaginer le choc culturel qu’elles ont, en plus, subi !

 

Les marins d’eau douce (comme moi) apprécieront ces leçons de navigation sur ces voiliers incroyables, menés par des marins « de sac et de corde » (des vrais ceux-là) sur toutes les mers du globe ! De sacrés compagnons de voyage que ce « mannois » ! Certains (j’en suis) apprécieront à leur juste ( !!!…) valeur, les élucubrations religieuses de ces fous de Dieu qui n’ont pas grand-chose à envier à d’autres, plus récents, et pas plus éclairés !

 

D’autres (j’en suis encore), pousseront des hauts cris devant les exactions des colonisateurs qui ont nié l’humanité de ceux qui ne leur ressemblaient pas assez. Et quand j’entends encore parfois dire que « l’homme est un loup pour l’homme », je pense que le loup n’a pas mérité cela et qu’il y a grande vilenie à l’imaginer seulement capable du tiers de la moitié de ce que l’homme peut faire à ses semblables ! Loup, pardon !

 

D’autres enfin (j’en suis toujours) resteront atterrés des divagations d’un médecin d’alors, engagé dans une évaluation anthropométrique des caractères humains ! Cela pourrait être risible s’il n’y avait, au bout de ce chemin-là, encore d’autres atrocités commises, non plus au nom d’un hypothétique dieu, mais au nom d’une prétendue science.

 

Je ne me laisserai pas tomber naïvement dans le mythe du « bon sauvage », car il a été lui-même capable, à son échelle des connaissances, des pires forfanteries à l’égard de ses congénères, certes pas ! Le seul avantage qu’il avait, était le niveau limité de ses capacités de nuisance ! Et le fait qu’il n’avait pas encore totalement coupé le lien avec son milieu nourricier, vivant avec et non pas contre lui. De là à imaginer que le retour à la nature serait l’avenir de l’Homme, voilà un pas que je ne ferai pourtant pas au vu de l’utopie que cela représente ! Quoique… !

 

Au-delà d’un superbe roman d’aventures, Matthew KNEALE nous propose ainsi, en même temps qu’un bel instant de récréation, quelques réflexions ouvertes sur de grands thèmes passionnants et dont l’actualité, à plus de 150 ans de distance des évènements de son ouvrage, n’a pas pris une seule ride.

 

Qui a dit que l’Histoire ne se répète pas ? Qui a dit que l’Homme apprenait ? Je vous rassure, le plaisir de cette lecture ne vous mènera pas obligatoirement sur le chemin d’interrogations aussi pessimistes. Mais au cas où vous n’auriez pas le courage d’aborder ces 439 pages, je vais vous dévoiler la chute : le Jardin d’Eden n’est pas en Tasmanie.