Les petits, de Christine Angot : difficile art de la famille

Clément Solym - 14.01.2011

Livre - mere - celibataire - angot


Les petits, c’est une façon affectueuse, mièvre, un peu désuète de désigner les enfants, un titre si simple que les accusations de plagiat évoquées sont balayées d’office. Au centre de ce livre, il y a donc les enfants, au sens animal, physique, passif, fatal du terme, lien dont on ne peut se défaire et qu’il serait vain de prétendre appréhender avec objectivité. Les enfants, ce sont toujours, totalement, charnellement : Les petits.

La romancière avait formidablement exploré la violente puissance de l’amour maternel dans Léonore toujours (Gallimard, 1993, réédition Seuil, 2010). Ici encore, la violence est au rendez-vous d’une sordide histoire de couple qui se déchire autour de ses petits. Les enfants eux-mêmes, et l’amour qu’on leur porte, sont évoqués presque incidemment, tant il y a peu à dire sur ce lien irrémédiable : il est, c’est tout. Et il faut se débrouiller avec les déchirements qu’il engendre.

On se bat donc ici pour la garde de charmants bambins. Pathétiquement banal ? Peut-être, n’étaient les différents retournements qu’ose tranquillement Angot. À travers l’histoire, racontée sans émotion ni décorum, d’une rupture dans laquelle la mère dominatrice exclut de la plus impitoyable façon le père désigné comme coupable, c’est en creux l’amour qui se dessine : celui de la narratrice pour ce père démuni, celui de ce père, et bientôt de sa compagne, pour les enfants dont il est privé.

Sans être souligné, sans ce fameux narcissisme exhibitionniste considéré comme la marque de fabrique d’Angot, l’amour de la narratrice se dessine à travers un récit qui prend délibérément fait et cause pour le père, dépeint de bout en bout comme victime d’une mégère manipulatrice. Quid de la raison officielle, juridique, sociale ? Du compromis, de l’objectivité, des torts partagés ? D’évidence, ces notions sont aux yeux de la romancière des constructions rationnelles aussi fictives que vaines par rapport à la vérité littéraire, passionnelle, intransigeante et exclusive.

L’effet produit est étrange. Le livre démarre comme une fiction à la troisième personne – forme qu’Angot avait pratiqué dans Les désaxés (Stock, 2004), mais dont elle n’est pas coutumière. On éprouve une sorte de décalage tant la narratrice épouse le point de vue du père. Tout s’éclaire et se détend quand, au détour d’une page, le « je » fait son apparition. Le pacte littéraire conventionnel est rompu, le livre ose un changement radical de mode narratif et… cela fonctionne très naturellement. Logique, puisque la narratrice débarque dans le livre au moment exact où elle devient un personnage de l’histoire. Pas de triche, pas de jeu, un plain-pied total, et une forme à rebours des convenances, qui exigent que l’auteur fasse un choix et s’y tienne.

Le regard, lui aussi, prend le contrepied d’une certaine pensée dominante, et creuse au-delà des compromis sociaux habituels. Officiellement, la doxa progressiste bien pensante veut que la protection due hier à la veuve et à l’orphelin soit aujourd’hui accordée à la femme et à l’étranger. Les Petits montre qu’officieusement, les camps sont dissociés. Égalité des sexes et égalité des races, à la vérité chacun a choisi son camp : nos démocraties libérales s’avèrent défendre les premières plus volontiers que les seconds, aisément taxés de tous les maux.

L’histoire des Petits, c’est un peu « Touche pas à la femme blanche » : aux yeux de la société et de la justice, la voix de la mère domine d’autant plus largement celle du père que celui-ci est Noir, donc suspect. La défense d’une minorité payée au prix fort par l’écrasement de l’autre : Angot décrit une société qui prend d’emblée fait et cause pour la mère, forcément protectrice de ses petits, victime de la domination masculine et ne réclamant que justice, et récuse tout droit au père, a priori coupable, et définitivement condamné lorsqu’il est Noir, autrement dit irresponsable, malhonnête, violent.

Angot jette un regard percutant et singulier sur les conflits sexe/classe ; liberté/aliénation ; rapports de force/rapports amoureux. À partir d’une histoire isolée et de sa vérité humaine, elle renverse allègrement les idées reçues et s’attaque au dogme absolu du totem maternel, retourné comme un gant pour en dénoncer la puissance incontestée et destructrice. Salutaire.


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