Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers

Cécile Pellerin - 04.02.2013

Livre - crime - poésies - enigmes


Le nouveau roman de Björn Larsson a de quoi surprendre et  plaire, par son titre d'abord et surtout par son côté inclassable, hors norme. Un « genre » de roman policier, précise l'auteur, qui fait la part belle à la poésie.  En fait, un roman qui se contrefiche d'appartenir à une catégorie précise, si ce n'est celle de la littérature.

 

Aussi, que vous soyez adepte de romans policiers ou davantage tourné vers la poésie, ce livre devrait répondre à vos attentes et vous séduire car il éveille la curiosité, intrigue, tient en haleine, détend et amuse parfois, se montre subtil et intelligent également, ne laisse jamais le lecteur s'égarer, semble toujours proche. Il y a du rythme, du suspense (un peu mais là n'est pas l'essentiel), une attention particulière envers les mots, un plaisir d'écrire évident qui rendent la lecture effrénée et palpitante,  réellement savoureuse. 

 

Un livre sans ennui, sorte de manifeste élégant et malicieux qui sert la littérature incontestablement et comblera le lecteur en quête d'originalité et sensible à la beauté du verbe.

 

Jan Y. Nilsson est poète. Il écrit de la poésie pour rendre le monde visible. « Trouver les mots qui faisaient ressentir l'amour et la haine, la joie et la peine, le banal et l'invisible, et rendaient leur présence concrète, perceptible et incontournable ». Mais ses poèmes ne rapportent pas. « Il ne roulait pas sur l'or mais avait au moins de quoi mettre un peu de beurre dans ses épinards et offrir un ou deux verres de vin aux amis qui venaient lui rendre visite ». Il est, néanmoins, un auteur reconnu et un « écrivain né » selon son éditeur, Karl Petersén.

 

Aussi, pour répondre aux exigences des actionnaires de la maison d'édition, Petersén a convaincu Nilsson d'écrire un roman policier qui ne soit pas un polar commercial mais de la vraie littérature. Alors qu'il reste la fin du roman à achever et au moment où Petersén s'apprête à faire signer à Nilsson un juteux contrat passé avec des éditeurs étrangers, ce dernier est retrouvé mort, pendu dans son bateau. Suicide ou meurtre ?

 

Le commissaire Barck, chargé de l'enquête et poète à ses heures, est vite convaincu que le poète a été assassiné. Est-ce le thème du roman (la dénonciation d'un monde financier arrogant, sans scrupules et corrompu), qui dérange ? 

 

 

Björn Larsson - Comédie du Livre 2010 - P1390808

Björn Larsson

styeb, (CC BY-SA 2.0)

 

 

 

Autour du défunt Nilsson, sa muse, Tina et son ami écrivain, Anders, tentent, eux aussi, d'éclaircir le mystère et mettent à jour bien plus que le nom de l'assassin ;  dévoilant avec habileté toute une réflexion autour de la littérature, de sa valeur commerciale au détriment de la qualité de l'écriture, de ses dérives vers un pur produit de consommation. « La littérature était devenue un produit de consommation, avec date de péremption, comme la viande et les légumes des supermarchés. Même les bibliothèques avaient commencé à faire le ménage sur leurs rayonnages pour privilégier les nouveautés que tout le monde lisait. »

 

Ca et là, l'auteur, avec une douce ironie, pointe les failles d'un genre qui a décidemment pris trop de place dans le paysage littéraire suédois et propose au lecteur de s'aventurer vers une autre littérature, de découvrir autre chose et pourquoi pas de se tourner vers la poésie.  «  On publie une quantité de polars chaque année en Suède. Il n'y aura bientôt plus personne pour écrire autre chose. »

 

Son roman est d'ailleurs ponctué de poésie, celle du poète breton Yvon Le Men qui prête sa plume à Jan Y. Nilsson. Au final, le lecteur amateur de polar sera peut être un peu frustré par la fin, sauf s'il s'est laissé séduire, entre temps, par le jeu  littéraire de l'auteur. « Au total, l'enquête en avait beaucoup plus appris à Barck sur la poésie que sur l'identité éventuelle du meurtrier. »

 

Par son essence même et parce qu'il les condamne, ce livre ne porte donc pas en lui les éléments d'un best-seller. Qu'il puisse le devenir serait un sacré coup de maître, plutôt renversant mais certainement utile car, à l'issue du livre, le lecteur est convaincu d'une chose : la poésie a le pouvoir de changer le monde. 

 

« Même si elle est incapable  de résoudre des énigmes criminelles, [la poésie] est en mesure de soumettre à un examen critique les images dominantes du monde et de nous-mêmes. Une poésie qui soit une direction suggérée, un outil existentiel […] La poésie est capable de tout bouleverser ».