Les sœurs de Fall River ou la poésie de la cruauté

Clémence Holstein - 14.06.2018

Livre - sœurs Fall River - poésie cruauté famille - Sarah Schmidt roman


Dans un huis clos étouffant, Sarah Schmidt, revisite un fait divers aussi mystérieux qu’inquiétant. L’atmosphère de cette famille distordue vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Détonant  !




 

Les sœurs de Fall River est un roman qui part à la découverte d’un fait divers assassin. Sarah Schmidt rouvre l’enquête, mais loin de la méthode ordinaire. Assassin est aussi ce récit quant à la famille, aux liens qui la composent et la détruisent. La folie est au cœur du récit et nous contamine. Amoureux de la fratrie, du foyer et des liens du sang, s’abstenir  ! Sauf si, sceptique extrême ou insensibilisé définitif, vous parvenez à ne pas croire à la justesse humaine de ces narrations entremêlées. 

 

Le 4 août 1892, à Fall River (Massachusetts), Lizzie Borden découvre son père et sa belle-mère sauvagement assassinés. Très vite, son attitude oriente les soupçons. Sa fragilité la rend-elle coupable pour autant ? Et comment une telle violence a-t-elle pu surgir dans une ville si paisible ?

 

Dès le premier chapitre, l’auteure met son lecteur à l’épreuve. Elle le plonge sans préambule dans la tête de Lizzy et lui fait par là perdre tous ses repères. Il semble qu’ainsi le ton soit donné clairement  : ne vous attendez pas à l’attendu et acceptez de ne rien y comprendre. Et comme le personnage, après lecture, vous aurez eu « l’impression qu’on avait fouillé en [vous] et mis au jour [vos] entrailles, [vous] laissant grouillant de ces bruits d’animaux, de leur écho humide, (…) jusqu’à ce que [vous] ne puiss [iez] plus [vous] entendre penser. » (p.237)
 

Lizzy, Emma, Bridget et Benjamin nous entraînent chacun dans leur subjectivité respective et narrent le même événement sans qu’il soit pour autant reconnaissable ou difficilement. Les dates se superposent, les perceptions s’entrechoquent. Et Lizzy brouille la donne. Une seule folie apposée à toutes les différences déjà inhérentes et incohérentes suffit à faire exploser un monde. 
 

Cependant, n’y a-t-il vraiment qu’une seule folle  ? La folie se partage, se transmet, se nourrit. Qui en est réellement dénué dans ce clan malsain  ?

 

Le lien sororal est particulièrement présent. Lizzy et Emma apparaissent chacune à travers les yeux de l’autre et s’affrontent ou s’unissent, fusionnent ou se combattent. Elles sont ennemies implacables. Elles ne font qu’une seule et même sœur. Alternativement. Annihilant la relation en tant que telle et la faisant vivre dans la haine. La haine et l’amour n’ont jamais été si voisins. L’ambivalence est par moments insupportable, parfois risible. Mais surtout sans pitié pour le lecteur qui ne peut fermer les yeux sur cette cohabitation guerrière des contraires. De ce qu’on croit pouvoir définir généralement comme contraires. 
 

Les parents de cette famille ne sont pas épargnés. Caricaturaux, ridicules, acteurs incompétents. Et très ordinaires tout de même. Ils révoltent, suscitent du mépris, tout en en appelant à des souvenirs certains, des histoires qui n’ont rien de fictif...
 

Sarah Schmidt se lance cruellement dans le tableau de cette famille follement normale.

 

 

[Extraits] Les soeurs de Fall River de Sarah Schmidt


L’auteure opte pour la crudité et la cruauté. Pas de douceur. La violence quotidienne qu’engendre la démence ou qui la provoque. Lequel des deux est l’œuf ou la poule  ? Une poésie de la cruauté. En effet, dans cette froideur, cette inaffectivité brutale, la poésie se glisse et c’est une poésie crue et assassine elle aussi. L’esthétique au service non de l’émotion tendre, ni même de la colère. L’esthétique d’une cruauté froide et d’une haine féroce au sein des relations les plus proches et peut-être les plus aimantes qui existent pour ces personnages. 
 

Après avoir lu ces lignes, on pourrait s’attendre à un roman noir. Mais il n’en est rien. C’est un roman social, si l’on me permet d’employer ce terme. Un roman sur toutes les formes d’emprisonnement possibles, cumulables à merci : prison des codes sociaux, prison de la famille, prison intérieure et bien sûr la grande prison du silence qui règne sur son monde, invulnérable.

 

Une œuvre littéraire où les voix et les mots prennent la forme des subjectivités, où la facilité n’a pas sa place. Où la folie est magnifiquement retranscrite Le lecteur est malmené et en cela, il est acculé à chercher une issue à ce « nœud de vipères  ». Y parviendra-t-il  ?

 

 

Sarah Schmidt, trad. Mathilde Bach, Les sœurs de Fall River – 9782743643119 – 23 €

 

 


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Pour approfondir

Editeur : Rivages
Genre :
Total pages : 360
Traducteur : mathilde bach
ISBN : 9782743643119

Les sœurs de Fall River

de Sarah Schmidt

D'un crime réel très célèbre en Amérique, Sarah Schmidt a fait un roman passionnant, best-seller en Australie et en Angleterre. A la fin du XIXe siècle, à Fall River (Massachussets), un couple sans histoires est retrouvé massacré à la hache dans sa propre maison. Rapidement, les soupçons se portent sur l'une des filles des Borden, Lizzie. Tour à tour, chaque protagoniste du drame prend la parole : la bonne, un témoin inconnu, Lizzie, sa sœur... Le roman devient alors une fascinante plongée dans les profondeurs de l'âme humaine et dans les secrets d'une famille. 

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