Les successions de Mikael Hirsch, ou Chagall au Japon

Clément Solym - 26.08.2011

Livre - japon - tableau - chagall


C'est troublant d'achever la dernière page d'un ouvrage et de se dire que l'on est passé à côté. Attention, non pas que l'auteur ait raté son coup, mais plutôt que la rencontre avec le texte ne s'est pas faite. Les successions, en dépit du sentiment qu'il m'a laissé, est un très beau texte. Et se l'avouer, c'est déjà reconnaître ses limites. Alors avouons : je suis très humblement passé à côté du livre.

À ma décharge, la quatrième de couverture m'a trompé. Lourdement. La garce. Mais elle n'est pas responsable de cette lecture ratée, même si elle y a grandement participé. Je m'attendais à une épopée au Japon, avec une plongée dans le pays, à la recherche d'un tableau d'enfance, ou de famille. Quelque chose de pimenté par une trame historique de vol d'oeuvres d'art datant de l'Occupation, et qui allait associer finalement la petite histoire à la Grande.

C'est d'ailleurs exactement ce qui se passe. Mais pas du tout comme je m'y étais préparé, et comme je le savourais d'avance.

Pascal Klein, propriétaire d'une galerie d'art, frustré par une relation destructrice avec son père, peintre, va en effet partir à la recherche d'une toile de Chagall, qui se trouvait dans la chambre d'enfance de son géniteur. Qui est probablement à l'origine de sa vocation pour la peinture, mais qu'il avait oubliée, occultée, totalement. Sauf qu'en fait d'épopée sur ce thème, cette trame est un prétexte pour un voyage dans le temps, et l'exploration d'un homme, Ferdinand de Sastres.

Le bonhomme est édifiant. Fils d'une noblesse mourante, il fait fortune et passe son temps à meubler sa maison de toile et d'oeuvres, achetées aux enchères. C'est dans sa « folie », une demeure excentrique, à l'image de Ferdinand, qu'il stocke les oeuvres, et les expose à la vue de curieux, comme les plus grands noms du surréalisme. Mais les oeuvres restent invisibles, car il les laisse dans les caisses qui ont servi à les transporter. Et en regard de la réalité historique du bonhomme, finalement, cette excentricité n'est en somme pas dérangeante.

Ainsi, son musée est une collection de planches de bois, abritant les plus grandes créations… mais mieux que sous verre, elles sont sous bois. Et Ferdinand parcourt son mausolée, comme un labyrinthe mystique, dépensant sans compter, et augmentant son patrimoine de semaine en semaine.

Se superposent au récit plusieurs narrations : celle de sa relation à son père, avec son associé dans la galerie, avec sa femme… Mais également la fuite de ses grands-parents, quittant Paris, en juin 1940, alors que les Allemands s'apprêtent à entrer dans la capitale. Et puis, ce récit de la vie de Ferdinand de Sastres, dévoile également les pathologies de Pascal, ses profondes angoisses, son irrépressible besoin de classement, de découverte d'un ordre dans la création, l'établissement de courants, qu'il tente de déterminer. La création contemporaine, soumise à l'impératif du concept, tire nécessairement ses racines d'une antériorité… laquelle ?


Parce qu'évidemment, tous les fils se croiseront, un jour où l'autre, et l'on découvrira dans tous ces parcours la recherche d'une existence, aboutissant à une révélation que Pascal partira chercher dans le temps et l'espace. Et qu'il faudra encore mériter. Un peu comme l'on voit fleurir les roseaux, une fois par vie - et encore.

Cette balade n'est pas celle que je m'attendais à découvrir, et je confesse, pour le coup, une déception de lecteur frustré, à ce titre. Mais cette pointe de déception dépassée, il reste toujours un roman d'apprentissage bien mené et dense. À relire, en fait, quand j'aurais pris le temps d'oublier ce à quoi je m'attendais, pour plonger plus frais dans le livre.