Les trois saisons de la rage, de Victor Cohen Hadria

Clément Solym - 15.07.2011

Livre - trois - saisons - rage


Le narrateur, qui est aussi le personnage principal du roman, est un peu agaçant. Doué, séduisant, aisé, précurseur, intelligent, humaniste… il a toutes les qualités qu’une belle-mère puisse exiger d’un gendre… Il n’en demeure pas moins attachant une fois que l’on a accepté cette perfection faite homme… et surtout, lorsqu’emprunt de passions, il apparait finalement bien moins sage qu’on eût pu le supposer.

Bizarrement structuré, cet ouvrage démarre par un échange épistolaire entre deux médecins pour se poursuivre par le journal intime de celui des deux qui exerce dans une Normandie du XIXe siècle hantée par les crimes, l’inceste et les superstitions. Quelques personnages secondaires sortent de l’ombre sans que l’on s’y attente… il y a du suspense.

Il y a aussi du Maupassant dans ce livre de presque 500 pages. Un roman-fleuve où l’on se balade en 1850 entre une médecine embryonnaire, le monde agricole, la bourgeoisie de province et l’aristocratie décadente. S’y ajoute quelques réflexions bien senties sur les campagnes militaires de Napoléon III, le désarroi du monde médical face à ces dernières et plus généralement, sur l’inutilité de la guerre.

Victor Cohen Hadia possède une capacité à décrire les maux et les failles humaines avec un sens exacerbé de la psychologie humaine. La beauté et l’amour sont aussi formidablement bien racontés. Une fresque morale qui nous fait pardonner aux uns, leurs faiblesses, aux autres, leur cruauté. L’intrigue est bien ficelée, les univers s’entrecroisent en toute fluidité. Quelques longueurs affectent le livre, mais si peu… et si vite oubliées lorsqu’on lit les truculents échanges entre les curés de campagne et le médecin narrateur.

« - Puisque vous m’avez demandé mon avis de mécréant, l’abbé, lui ai-je dit, je puis vous annoncer que ni Dieu ni diable ne président à vos absences. Simplement, votre conscience s’offre, malgré vous, un repos que vous lui refusez. Je vais également vous fournir une recommandation d’athée : il existe à Falaise une maison fort discrète, que je connais et surveille, vous pouvez vous y rendre en toute licence. Demandez-y de ma part Mademoiselle Luke. Non, ne vous fâchez pas ! Concédez en ce lieu quelque liberté à votre bestiole, permettez-lui de gambader tout son soûl, une fois à l’occasion. Vous en serez quitte pour une bonne confession, vos pénitences y trouveront une raison et le ciel quelques Ave et quelques Notre-Père de plus. Disons que ces conseils sont une ordonnance médicale. Pour le reste, dialoguez avec un de vos frères, Bucard par exemple, qui donnera les limites à vos manquements. Croyez-moi, c’est un bien grand orgueil que de vouloir échapper au destin qui nous échoit, la sainteté et le martyre nous sont attribués, ils ne se conquièrent pas.[…/…]
- Ainsi, voilà mon épreuve, murmura-t-il. Selon vous, je ne puis choisir qu’entre l’absence de la conscience et l’acceptation du péché. »

Un excellent livre pour cet été.

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