Les vies d'Emily Pearl, de Cécile Ladjali

Clément Solym - 01.11.2010

Livre - manoir - angleterre - preceptrice


Issue de modeste condition, Emily Pearl est employée au Castle de Green Worps en tant que préceptrice du jeune fils de Lord Auskin, Terence, un garçon brillant, mais malheureusement atteint d’hydrocéphalie, et dont la mère est morte en couches.

Entre les heures d’enseignement et les séances d’équitation, Emily profite de son poste d’observation privilégié dans toute la maisonnée de Lors Auskin et consigne dans son cahier secret (qu’elle laisse délibérément traîner partout, bien consciente qu’il ne peut qu’être lu par le maître de céans) tous les petits faits et gestes des uns et des autres. Et ces derniers sont bien souvent assaisonnés de quelques touches toutes personnelles (et pas toujours soucieuses de toute la vérité) dictées par ses propres ressentiments à l’égard des différents membres du personnel de la maison. Avec toutes les conséquences que cela peut entraîner.

Emily correspond régulièrement avec sa sœur Virginia dont elle envie la capacité à avoir pu dire non à ses parents et ainsi, partir, loin, pour vivre la vie qu’elle souhaitait hors des contraintes parentales encore prégnantes dans ces années de fin de XIXe siècle. Mais le travail éreintant à l’usine ou les pressions du patron à l’égard de son personnel féminin sont-ils, dans le fond, si différents ?

C’est au moment où ses parents lui présentent celui à qui ils veulent la marier, Pitch Fisher, un garçon déjà gras et depuis longtemps pas très futé, qu’Emily devient l’amante de Lord Auskin qui vient juste de lui annoncer qu’il allait se remarier.

Dans un style un peu désuet qui mélange les échanges d’une jeune fille avec elle-même dans son cahier de confidences, la narration bien vivante du quotidien ou les échanges épistolaires entre les deux sœurs, Cécile LADJALI nous raconte une belle histoire dans laquelle une jolie jeune femme de petite extraction rêve autant sa vie qu’elle ne la vit vraiment.

C’est l’occasion de dresser le portrait d’une société anglaise dans laquelle l’aristocratie tient toute sa place et, de là, garde à bonne distance les « petites gens » même s’ils ne rechignent pas pour autant à lutiner les charmes du petit personnel. Tout autour, ce n’est pas complètement la lutte des classes, mais c’est quand même le début de la lutte des femmes pour leur liberté et leur autonomie.


C’est donc l’occasion d’égratigner les convenances autant que le racisme primaire : de la Lady qui préfère les femmes, mais se protège un peu derrière des fiançailles de façade, à ce propriétaire terrien du sud des États-Unis qui n’admet pas la chute de l’esclavagisme à l’issue de la Guerre de Sécession et persiste à considérer les Noirs comme tout sauf des humains, la narratrice suggère quelques grilles de lecture d’une société en pleine mutation.

Au milieu de tout ce monde en mouvement, Emily se complaît à espionner son petit microcosme domestique dans lequel le personnel, essaie, chacun-pour-soi, de tirer au mieux son épingle du jeu (de dupes). Et, à ce jeu justement, elle, qui n’est ni du côté du maître, ni de celui des autres serviteurs, use et abuse de son statut de préceptrice pour s’octroyer des libertés auxquelles les autres n’ont pas accès. Un peu comme si, dans une quatrième dimension, elle avait le pouvoir d’échapper à des contraintes sociales auxquelles la réalité l’empêcherait de se soustraire.

Souvent, je me suis demandé si Victoria, sa sœur, avait vraiment quelque réalité ou bien si elle n’était pas, pour Emily, seulement un rêve de plus, un rêve d’une vie différente que le courage lui manquait d’aller embrasser. Un énième rêve qu’elle se serait simplement raconté. L’écriture est fluide, la respiration est aisée, les mots sont justes et agréablement choisis, les images sont lumineuses et bien vivantes. Bref, c’est un roman bien mesuré et bien enlevé qui se déguste à petites gorgées. Comme une tasse de thé !


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