Les villes de la plaine, Diane Meur

Clément Solym - 26.09.2011

Livre - villes - plaine - diane


Quand on contracte une dette, chez les Lallit, ce peuple des montagnes, il convient de s'en acquitter. Et pour une chèvre tuée, le prix est élevé. Ainsi s'en descend de sa montagne Ordjéneb, partant pour la grande ville, à la recherche d'un travail, et d'un salaire, qui lui fourniront de quoi rembourser son frère aîné. Ses manières sont un peu rudes, son langage inhabituel, aux oreilles des Siriotes, mais surtout, il ne connaît rien des moeurs d'Anouher.

Tout à la fois législateur divinisé, auteur des textes consacrés auxquels la ville s'en remet aveuglément, Anhouer est le nom de celui que l'on n'invoque pas à la légère. Et représenté comme borgne, il honore toute personne de la ville qui est soudainement frappée de cette infirmité. Passé un certain âge, il est même déraisonnable de n'être pas affublé d'un bandeau, cachant un oeil perdu.

Anouher… Pour Ordjéneb, homme simple, et qui questionne quand il ignore, la rencontre sera douloureuse. Des Tanneurs, l'une des confréries les plus agressives, lui tombent dessus, l'entendant demander qui est Anouher, et le rossent. Laissé pour mort, ou justement corrigé, le Montagnard ne doit son salut qu'à une jeune veuve qui l'hébergera, le soignera… et finira par lui offrir son corps.

Rien n'est réglé pour autant : le Lallit doit encore trouver du travail. Et c'est auprès du personnage le plus important de la ville qu'il servira. Asral, le scribe chargé de recopier la loi d'Anoure, l'oeuvre d'une vie aux lourdes responsabilités, va engager notre homme, pour lui servir de garde. La tâche n'a rien de difficile, elle est juste dangereuse. Alors le Lallit s'ennuie, et pose des questions : le scribe écrit, et Ordjéneb questionne, s'amuse des mots étranges et anciens que le scribe récite.

Mais dans cet émerveillement des paroles magiques, ce sont de nouveaux sens qu'il ouvre, comme des portes d'une compréhension, trop longtemps closes, et finalement emmurées par une tradition immuable - et que nul dans la ville n'aurait osé interroger… Asral le scribe devient alors Asral l'historien - après tout, en grec ancien, historêo signifie mener une enquête. Plongé dans le texte transmis de génération en génération, il accède à une autre réalité, une histoire des lois, des moeurs, insoupçonnable.

Une autre société, si éloignée de celle aujourd'hui connue, qui s'est enterrée sous des forêts de signes et de confusion. Qui pourrait retrouver ainsi les origines de sa cité… et croire alors que c'est l'histoire d'un peuple qui se jouait jadis, bien plus que celle d'un souverain législateur ?

Aucun doute, Diane est une conteuse de talent. Si, si. Pas pour tout public cependant : si l'histoire de Sir est universelle, sa dimension historique, dans une Antiquité imaginaire, pour une mise en abyme plus vertigineuse encore. On s'amuse de ces incursions d'une équipe archéologique de fouilles, sortie de la fin du XIXe siècle. Un temps second du récit, une évidente modernité, elle-même en quête de sens : que peuvent donc bien nous raconter les pierres, sur ces hommes qui les habitèrent ?

Pourtant, pour paisible et calme que soit le texte, dans une écriture simple, très accessible, le monde de Sir n'est peut-être pas en mesure de séduire un large public. A plus d'un titre,on y retrouve - toutes proportions gardées - le processus de réflexion qui était déployé dans L'incident Jesus, de Frank Herbert et Bill Ransom. Dans cette nef interstellaire, l'équipage part en quête de ce que peut être non pas simplement l'intelligence artificielle, mais la conscience artificielle.

Toute la réflexion qui sous-tend L'incident Jesus se retrouve dans Les villes de la plaine : le scribe Asral, qui explore le texte de la loi d'Anhouer, découvre progressivement toute l'histoire de sa cité, est fascinant. C'est un travail archéologique qui s'opère, par l'exploration linguistique du texte législatif. Admirable, intelligent sans verser dans l'obsession, ou comment un homme découvre les mensonges que son peuple a acceptés, oubliant au fil des ans ses origines et les origines de sa société.

De fait, les amateurs de roman historique ne seront pas rebutés : l'enquête menée, pour essentielle qu'elle soit, peut être mise de côté, au seul profit de cette histoire de chute de civilisation. Ce serait regrettable, mais possible.

Les villes de la plaine est d'une grande justesse. Après quelques relectures, le style semble un peu aride, et plus à même encore de la réalité romanesque. L'on garde cette crainte que le sujet ne soit pas très facile d'accès - tout en le regrettant, tant Diane Meur déploie avec élégance et intelligence l'histoire de cette civilisation, grandeur, décadence et destruction.
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