Les yeux dessillés devant l’incendie du monde

Mimiche - 26.08.2019

Livre - Pierre Rabhi - Sobriété heureuse - décroissance


ESSAI - Malgré de nombreuses mentions de Pierre Rabhi dans des lectures antérieures, je n'avais encore jamais franchi le pas d'ouvrir un de ses livres. Pourquoi ? Certainement à cause d'une certaine appréhension quant à son propos que des citations, d'évidence mal interprétées, m'avaient inculquées. Je pressentais Pierre Rabhi comme un gourou nouvelle mode, avec toute la cohorte de clichés que cela implique. J'ai malgré tout fini par surmonter cette attitude, un peu irrationnelle je dois l’avouer, et me suis lancé dans la lecture de Vers la Sobriété Heureuse. Je ne l'ai pas regretté.
 
 
J'ai rencontré un homme simple avec lequel je partage au moins l'expérience un peu triste d'avoir, comme lui, entendu l’enclume de mon père s'arrêter de « chanter » quand les travaux de forge ont chuté au point d'éteindre le feu qui y brûlait.
 
Mais même si d'autres convergences philosophiques, politiques ou religieuses sont aussi apparues au fil des pages, je dois confesser un engagement sans commune mesure avec le sien : une mise en cohérence aussi profonde entre les idées et la vie quotidienne reste effectivement exemplaire, mais loin de la portée du premier venu si une volonté féroce de tous les instants ne l'accompagne pas.
 
Même s'il « déplore souvent [son] impuissance à échapper à une contradiction qui [l’] amène à polluer l'atmosphère avec [sa] voiture et les avions qu’ [il est] bien obligé d'emprunter pour promouvoir l'écologie (...) », et si le quotidien le contraint souvent « à composer avec la réalité » , il valorise mes modestes efforts en m'assurant qu' « il ne faut surtout pas minimiser l'importance et la puissance des petites résolutions ». C'est un peu rassurant.
 
Car son analyse de l' « erreur fatale » commise par « la modernité » en subordonnant notre « destin collectif » à la « vulgarité de la finance » est une telle évidence qu'il est aujourd'hui incroyable qu'un monde où le mot « économie » fait taire toutes les objections (qu'elles soient sociales, humanitaires, humaines tout simplement), n'ait pas encore cédé la prééminence à un autre monde bien plus raisonnable où ce mot serait remplacé par « écologie », par « responsabilité », par « sobriété », par « humanité », par « humanisme ».
 
Les anathèmes sont nombreux et pourtant parfaitement fondés.
 
Quoi de plus raisonnable que de remettre en cause le fonctionnement somptueux sinon somptuaire des États et de tous leurs serviteurs (même si la Commission, composée de ses semblables qui vivent un train-train similaire, l'a incroyablement lavé de tout excès, qui peut se vanter de manger « normalement » du homard comme Monsieur de Rugy et d'autres députés de la République ?).
 
Quoi de plus raisonnable que de contester la dérégulation de l'accès aux biens vitaux (qui sont allègrement abandonnés à la spéculation sur des prétextes économiques philosophiquement contestables) quand est remise en cause l’hégémonie de cette approche de la chose publique ? Que penser aujourd'hui de Bolzonaro qui rend à la spéculation foncière des grands propriétaires brésiliens le droit de destruction totalement déraisonnable de la forêt amazonienne ?
 
Et tant d’autres exemples similaires !
 
Petit bémol ? Oui. Certainement. J'ai un peu de mal avec cette extrême naïveté quant à l'humain !
 
Comment croire que les femmes seraient si différentes des hommes que nos errements seraient surtout liés à leur simple sous-représentation dans les sphères du pouvoir ? Comment penser que l'insignifiance actuelle du mot « méchanceté » suffit à qualifier les actions intolérables vis-à-vis des peuples qui tentent de se soustraire à l'invasion de leur monde par les valeurs du mode occidental ?  
Le bémol est cependant si petit que je ne peux que vous inciter à lire ce livre génial car il vous secouera comme il m'a secoué : même avec des convictions arrêtées, il est difficile d'en sortir indemne. Parce que nous ne pouvons pas accepter, maintenant que nos yeux sont dessillés, que l'éducation de nos enfants soit « une machine à fabriquer des soldats de la pseudo-économie et non de futurs êtres humains accomplis ».
 
« Seulement après que le dernier arbre aura été coupé, que la dernière rivière aura été empoisonnée, que le dernier poisson aura été capturé, alors seulement vous découvrirez que l'argent ne se mange pas ».
 
Après cette lecture, chacun peut alors tenter de reprendre les rênes. Au moins un peu.


Pierre Rabhi – Vers la sobriété heureuse – Babel - 9782330026592 - 6,70 €


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Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre : sciences &...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782330026592

Vers la sobriété heureuse

de Pierre Rabhi

Pierre Rabhi a vingt ans à la fin des années 1950, lorsqu'il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu'ont commencé à dessiner sous ses yeux ce que l'on nommera plus tard les Trente Glorieuses. En France, il contemple un triste spectacle : aux champs comme à l'usine, l'homme est invité à accepter une forme d'anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique. L'économie ? Au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l'humanité en déployant une vision à long terme, elle s'est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d'élever la prédation au rang de science. Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n'est plus qu'un gisement de ressources à exploiter - et à épuiser.

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