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Lettres sur l'urbanité : l'étranger regarde la France

Cécile Pellerin - 24.12.2013

Livre - Architecture - Toulouse - Urbanisme


C'est un ouvrage de rencontres, une réflexion plurielle et passionnante sur notre société, notre mode de vie, notre habitat et nos villes. Un ensemble de regards, tous étrangers, variés et multiples posés sur la France (Toulouse principalement),  sur notre réalité quotidienne ; réellement inédits car souvent inattendus,  parfois déstabilisants, un peu critiques ou au contraire, bienveillants et sensibles, mais jamais vains, au final.

 

Des témoignages pertinents qui amèneront certainement chacun d'entre nous, ensuite,  à regarder la ville, notre environnement et notre société avec un autre regard, moins complaisant, plus ouvert et plus juste et peut être alors à reconsidérer aussi notre urbanisme, nos quartiers notamment, pour qu'ils s'adaptent mieux aux problématiques du « Vivre ensemble ». Tout un programme qui intéressera aussi bien l'architecte que le sociologue ou le citoyen ordinaire, soucieux d'intégration et de solidarité, tourné vers l'autre. Un livre formateur, un livre d'histoires de vies, toutes relatées avec émotion et sincérité qui entraînent le lecteur autour du monde.

 

18 témoignages, en effet, d'Europe ou d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, d'hommes et de femmes, d'âge et de catégorie sociale différentes, aux statuts divers ( réfugiés politiques, étudiants, salarié ou sans emploi, conjoint(e) d'un(e) Français(e)…), tous installés en France depuis un assez long moment.

Passée la phase d'étonnement (voire d'émerveillement) à leur arrivée, ces témoins, en fonction de leur pays d'origine, ont eu des réactions bien différentes et une intégration plus ou moins difficile. Tous, ou presque, ont été séduits par l'organisation de notre pays et la qualité de ses infrastructures (aéroport, administrations, autoroutes ou métro). Mamadou (Mali) a ressenti de la joie en arrivant, stupéfait par la modernité du pays. Raif (Syrie) prétend même qu'on ne peut se perdre dans ces villes. Gabor (Hongrie) souligne la propreté, Marine (Arménie), la qualité des services publics.

 

Mais cette organisation a souvent un revers, engendre une architecture uniforme et pratique, parfois austère et froide, favorisant l'anonymat et le repli sur soi. Lucienne (Rwanda) s'est sentie isolée de la terre, du haut de son 12ème étage, ne sentant plus que le béton. Hadiza (Niger) redoute encore l'ascenseur, l'enfermement du lieu et Moumni (Maroc) constate que l'espace très privé, s'il préserve l'intimité (Hadiza, surprise que les toilettes soient à l'intérieur des appartements),  brise l'entraide et les échanges, la spontanéité. Ces logements dans lesquels ils vivent (barres d'immeubles interminables dans des cités d'HLM, dont le Mirail), sont des logements « subis », comme le précise Claudio (Chili),  où l'on se salue peu (Hamid, Chen Hi Lu), où tous les habitants appartiennent à la même classe sociale (Gabor, Alyo), qu'on aimerait fuir. Une architecture qui ne favorise pas, selon Claudio, Khaled (Algérie), la solidarité. Ce rêve d'indépendance, de posséder une chambre à soi se transforme en enfermement pour Mamadou. « On a tout chez soi, ça oblige à rester chez soi ».

 

La plupart aussi conçoit mal l'abandon de la famille. Jamel précise qu'au Maroc, on s'occupe de ses parents jusqu'à la mort et comme Mamadou, les maisons de retraite lui semblent inconcevables et déshumanisées, tous comme les SDF que Hadiza croise sur son chemin (« Où est leur famille ?»)

Par contre, ils sont aussi unanimes à apprécier les centres villes, les pierres et tuiles des anciennes bâtisses de Toulouse, les ruelles pavées, les petits quartiers préservés où l'âme de village existe encore. Noga (Israël), Constantin (Ukraine) ou Julia (Chili) sont sensibles au cœur historique de la cité.

Enfin, il est aussi des étrangers (plus rares) pour qui la France est un pays sans ambivalence, qu'ils n'ont pas eu besoin d'apprivoiser pour s'intégrer, dont ils ont fait leur sans difficulté. Knut (Norvège) et Jean (Etats-Unis) s'y sont acclimatés sans appréhension. « Une renaissance », précise même l'un d'eux.

 

Entre frustration, « Tout est beau mais tout ça n'est pas accessible à tout le monde ; il y a beaucoup d'obstacles » […] « En Algérie, je n'avais rien mais j'étais bien dans ma tête » […] « Chez nous (Maroc) quand on ne possède rien, du moins, peut-on vivre tranquille » et exaltation « un sentiment de joie », « j'ai trouvé que c'était bien, ici » […] « je me suis dit : ça sent bon ici », « En France, c'est bien l'Etat-providence », ce livre ne laisse pas indifférent et s'inscrit comme une belle proposition à (re)construire pour mieux vivre ensemble.