« Liberté, que de crimes on commet en ton nom »

Audrey Le Roy - 17.04.2020

Livre - Paris sous la Terreur - Evelyne Lever Fayard - Révolution Française


HISTOIRE - Evelyne Lever, qui fut ingénieur de recherche au CNRS et membre du Haut comité des commémorations nationales, est une historienne spécialiste du XVIIIe siècle français et plus particulièrement de Marie-Antoinette à qui elle a consacré de nombreux livres tous plus passionnants les uns que les autres. Présente dans de nombreuses émissions télévisées et radiophoniques, elle s’applique depuis bientôt quarante ans à faire comprendre et aimer cette période trouble de l’Histoire de France au grand public.
 

 
Avec ce nouveau titre, elle quitte les ors de la Cour pour s’intéresser à un épisode complexe tant les événements, les lois, les notoriétés se font et se défont avec une rapidité fulgurante : la Révolution française, et plus précisément Paris sous la Terreur (Fayard, 2019). Et de fait, l’historienne réussit l’exploit de démêler l'imbroglio que représentent les différences entre Assemblée constituante, Législative, Convention, Comité de sûreté générale et de salut public et les différents partis tels que Girondins, Montagnards, Jacobins et je dois en oublier. 
 
« Avant d’être un objet de joutes intellectuelles, la Terreur est une réalité violente faite de débats passionnels, de querelles fratricides, de luttes pour le pouvoir, de dénonciations, d’arrestations, d’exécutions, où la force l’emporte sur la loi et le droit » et de préciser que, comme ses autres livres, celui-ci ne s’adresse pas aux spécialistes. Il ne cherche pas à savoir qui avait raison ou bien tort, si Robespierre était un défenseur de la liberté ou un tyran… Non, Evelyne Lever se donne « simplement » pour mission de décortiquer au mieux, en étant la plus factuelle possible, le rôle des différentes institutions, actrices et acteurs de cette effroyable Terreur.
 

 « Le glas de la monarchie résonne dans la nuit »


Pour rappel, le 20 juin 1789 avait lieu le Serment du jeu de Paume où le Tiers État jurait de mener le combat jusqu’à l’obtention d’une constitution ; le 14 juillet la Bastille était prise pour permettre au peuple de se procurer de la poudre pendant que les Invalides étaient pillées pour procurer les armes ; le 4 août était proclamé l’abolition des privilèges ; le 26  du même mois, la France se dotait de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen et le 3 septembre 1791 la nation avait sa première constitution. Si la folie des Hommes n’était qu’une idée, la Révolution aurait atteint son objectif en un peu plus de deux ans et avec brio.
 
Oui mais voilà il faut toujours compter sur la soif de pouvoir des individus, au même titre que certaines drogues, il devient vite addictif. Il est naïf de croire que ce sont les gens du peuple qui ont initié la Révolution. Elle fut lancée par la bourgeoisie qui n’acceptait plus de végéter à des emplois, certes souvent lucratifs, mais qui ne leur permettaient plus de progresser, il aurait fallu pour cela être noble. Les Mirabeau, Danton, Marat, Robespierre mangeaient du pain, leur faim était d’un autre ordre, ils avaient faim de pouvoir et de reconnaissance. Tous excellents orateurs ils réussiront à faire entrer le peuple dans leur dessein, à savoir renverser la monarchie.

Depuis le 6 octobre 1789 la famille royale est aux Tuileries, ramenée de Versailles par les Parisiennes. Louis XVI n’a plus guère d’espoir et ne trouve de soulagement que dans le bricolage et le suivi de l’expédition Lapérouse dont on est sans nouvelle depuis 1788. À plusieurs reprises ses proches essaient de le convaincre de fuir, il refuse, jusqu’à la fin du printemps 1791 où il se laisse enfin convaincre. Les préparatifs vont bon train, on se déguise en bons bourgeois et on file à l’anglaise avant d’être arrêté à Varennes le 21 juin 1791. Le 25, la famille royale est de retour aux Tuileries, la monarchie n’est plus qu’un vain mot. Le Roi n’a plus qu’un droit de veto dont il use tant que possible, ce qui lui vaudra le surnom de « Monsieur Veto ».

Le 20 avril 1792, le Roi proclame la guerre contre l’Autriche, il n’a de fait pas trop le choix mais y voit une lueur d’espoir. L’Autriche, comme bon nombre de monarchies voisines, ne voit pas d’un bon œil la Révolution française, sans compter que la reine Marie-Antoinette est la sœur de l’Empereur Autrichien. En France chaque parti pense y voir une chance. La famille royale imagine que les Autrichiens vont venir les sauver, les Révolutionnaires rêvent d’apporter la liberté à tous les peuples opprimés, dès lors pourquoi ne pas commencer par l’Autriche. Fin juillet, début août, la psychose s’empare de Paris, il y aurait des traitres à la Nation qui renseignent les ennemis … il ne peut s’agir que de la famille royale et des nobles.
 
Prise des Tuileries de Jean Duplessis Bertaux

Le 10 août, les Tuileries sont prises, Louis XVI et sa suite se réfugient à l’Assemblée nationale et il se voit destitué de son titre de roi pendant que sa garde Suisse se fait massacrer. Les 5 et 6 septembre, les nobles qui sont en prison sont littéralement trucidés.
 
La Terreur est là et elle ira crescendo jusqu’à la chute de Robespierre.
 

Avant tout juger le roi

 
Si en privé cet acte en angoisse plus d’un, dans les faits « cet appel à la mansuétude ne pourra s’imposer, tant est puissante la terreur que font régner ceux qui veulent la condamnation de Louis XVI ». Après un procès, bien évidemment à charge, Louis XVI devenu Louis Capet est condamné à mort. Il est guillotiné le 21 janvier 1793.
 
L'exécution de Louis XVI d'après une gravure allemande


« Le procès et l’exécution du roi, marquant la rupture définitive avec l’Ancien Régime, ont laissé les factions irréconciliables ». En cette période où la peur de la trahison est partout, ceux qui ont voté la grâce, voire le sursis, du roi sont vite considérés comme suspects. Deux partis se font face : les Girondins plutôt modérés et les Montagnards très radicaux. Et suite à la chute de la monarchie ces derniers, parmi lesquels on compte Danton, Marat, Robespierre, Desmoulins, etc., se sentent pousser des ailes. La création du comité de surveillance divise, on l’accuse de ne pas respecter les lois. Les libertés de la presse et d’expression ne sont plus que les ombres d’elles-mêmes. Essayez donc d’écrire que vous regrettez la mort du roi ou de monter une pièce de théâtre qui ne soit pas dans l’air du temps et vous risquez fort d’y laisser votre tête et probablement aussi celles de vos proches, on n’est jamais assez trop prudent !


Le roi est mort mais le peuple meurt toujours de faim ! Sus aux accapareurs !

 
Marat appelle au meurtre mais le meurtre de qui ? Qui sont les accapareurs ? Les riches, les gérants de magasins qui montent leurs prix ? Faut-il tuer, tous les tuer ? Des émeutes éclatent. Robespierre botte en touche : « Je ne dis pas que le peuple soit coupable, je ne dis pas que ses actes soient un attentat ; mais quand le peuple se lève, ne doit-il pas avoir un but digne de lui, mais de chétives marchandises vont-elles l’occuper ? ». « Un but de digne de lui », manger n’en serait-il pas un ? Passons…
 
Pour aggraver le tout, la guerre s’enlise, le général Dumouriez, vainqueur de Valmy, ne soutient plus cette Révolution et passe à l’ennemi, sa trahison « achève d’exacerber les passions entre Montagnards et Girondins. » Une lutte à mort s’engage qui verra la guillotine fonctionner à tour de bras et la victoire des Montagnards.
 
Plus d’ennemis ? Vraiment ? Tous les membres d’un même parti ne peuvent pas « régner » en même temps : « la nouvelle phase de la Révolution qui commence opposera les vainqueurs de la veille. »
 
En province certaines personnes prennent peur, c’est le cas de Charlotte Corday, arrière-petite-fille de Pierre Corneille, qui montera à Paris pour assassiner Marat le 13 juillet 1793, « persuadée que la mort de Marat mettrait fin à la tyrannie ». Pauvre enfant, elle n’a pas vu que pour mettre fin à la tyrannie il suffisait d’attendre que les loups s’entretuent…
Sans culottes en armes - Jean Baptiste Lesueur


En attendant pour le peuple rien ne change. Plutôt que de balayer devant sa porte on va chercher des coupables ailleurs, toujours les mêmes, ceux qui veulent la chute de la nouvelle République, ceux qui veulent s’accaparer les biens. Les sans-culottes « exigent des mesures expéditives contre les ennemis de l’intérieur : les nobles, les riches, les officiers traîtres à la patrie et tous les contre-révolutionnaires », bref on cherche des boucs émissaires et, avant de s’entretuer, on se tourne vers ce qu’il reste de la famille royale.
 
Marie-Antoinette quitte le Temple pour la Conciergerie pour être traduite devant le Tribunal révolutionnaire. Elle « n’est plus que l’ombre d’elle-même, une vieille femme au visage ravagé par les larmes, aux cheveux blanchis, qui souffre en silence d’un mal qui la dévore sans qu’on puisse la soigner ». Ce que le peuple ne sait pas, et que nous-même savons peu, c’est qu’il est fort probable que Marie-Antoinette n’avait plus que quelques jours voire quelques semaines à vivre. Souffrait-elle d’un cancer du col de l’utérus, ou des ovaires ou de toute autre pathologie, on ne le saura jamais, mais il est certain qu’elle perdait beaucoup de sang au point que le jour de son exécution, le 16 octobre 1793, elle aurait empilé les jupes pour éviter que cela ne se remarque. Ses accusateurs le savaient-ils ? Toujours est-il qu’il était plus profitable de la juger et de la guillotiner pour de soi-disantes causes politiques que de la laisser mourir dans sa cellule. Son corps est déposé « au cimetière de la Madeleine, là où étaient alors inhumées les victimes de la guillotine, (…), la tête placée entre les jambes. »
 

S'entretuer, au final


Ne reste plus donc qu’à s’entretuer. Robespierre, qui dans sa prime jeunesse était contre la peine de mort, fait le vide autour de lui avec l’aide de Saint Just. Après avoir mis la Terreur à l’ordre du jour, c’est au tour de la vertu, et la vertu n’est pas réellement l’apanage de Danton. Bon vivant, ne crachant pas sur les dessous-de-table, on lui reproche aussi ses anciennes amitiés avec Mirabeau – qui était favorable à une monarchie constitutionnelle et tout aussi corrompu que Danton – ainsi qu’avec le traitre Dumouriez. Et comme il ne serait pas « rentable » de sortir une charrette juste pour un homme, autant juger et condamner tous les partisans et amis de Georges Danton. Oui mais voilà, il était aimé du peuple et après son exécution « un certain dégoût de la vie politique s’empare de la population qui a été le fer de lance de la Révolution depuis cinq ans. » Et pour cause, on trouve toujours de nouveaux coupables aux maux des Français. En attendant ces derniers meurent toujours d’inanition.
 
Robespierre et Saint Just connaîtront également les joies de la guillotine le 28 juillet 1794. « Entre le 10 juin et le 27 juillet (9 thermidor), 1703 personnes ont comparu devant le Tribunal révolutionnaire : 1366 ont été condamnées à mort, 336 acquittées. Plus de 8000 détenus attendaient dans l’angoisse qu’on se prononce sur leur sort. » Empire, royauté, république continueront à se côtoyer jusqu’au 4 septembre 1870 et l’établissement de la IIIème République. Et pour quels résultats ? Le peuple avait toujours faim, et continuera à avoir faim.
 
Evelyne Lever - Paris sous la Terreur  - Fayard - 9782213699219 – 23 €


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Pour approfondir

Editeur : Fayard
Genre : histoire de...
Total pages : 336
Traducteur :
ISBN : 9782213699219

Paris sous la Terreur

de Évelyne Lever

Dans un récit vif et sans parti pris, Evelyne Lever redonne voix aux Parisiens témoins de la Terreur, et éclaire brillamment la part maudite de la Révolution française.

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