Liquide, Philippe Annocque

Clément Solym - 14.04.2009

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Ce  week-end, je regardais avec ma fille un livre pour enfants qui expliquait que « tous les enfants ont une maman et un papa » bien que des variantes puissent survenir dans la suite des événements. Et je me disais qu’on revenait toujours à ça.

Dans le quatrième roman de Philippe Annocque, un homme d’un âge incertain se remémore, échoué sur un banc, au bord d’une rivière, ses parents, de ses amours, de ses enfants. À mesure que l’eau coule sous ses yeux, les souvenirs reviennent. Des images apparaissent vingt, trente ans après que les événements se sont déroulés. Est-ce vraiment comme cela que cela s’est passé ? Est-ce vraiment important, finalement ? Le personnage sans nom revit un premier baiser, une aventure exceptionnelle avec Alexandrine au prénom prometteur, « La vie désormais ne serait plus la même. C’était quelque chose comme le passage à la couleur. » Et puis, il faut bien le constater, la suite des événements se révèle beaucoup moins rose.

Pourquoi notre vie évolue-t-elle dans un sens plutôt que dans l’autre ? Pourquoi, comme ces brindilles qui flottent sur l’eau qui font l’objet du magnifique incipit du roman, certaines continuent-elles à être portées dans le sens du courant, tandis que d’autres, contre toute attente, remontent le courant ?

Ce court roman de Philippe Annocque est sombre comme ces eaux boueuses et glacées qui charrient à la fin de l’hiver la fonte des neiges. Cette rivière ressemble à celle où Virginia Woolf est allée se noyer, les poches remplies de pierres. « Il serait possible en théorie de plonger, de sauter de se jeter dans l’eau de ce fleuve-là aussi. Autrefois, dans de belles histoires, cela a pu se passer pour la solution (au contact de l’eau, se dissoudre, se délayer, se confondre !) »

Le narrateur laisse filer ses pensées, les événements se télescopent, les scènes se font écho, les paroles des protagonistes se répondent par delà les années et l’on assiste sidéré au défilement accéléré de quarante ans de vie où obstinément de deux solutions, c’est toujours la plus catastrophique, la plus triste, la plus désespérante qui est prise.

À la fin, le narrateur se demande si ce n’est pas d’avoir été « l’enfant de cet amour feint » qui est cause de tout ? Mais alors pourquoi le grand frère, Pierre, qui sait tout, qui connaît les secrets des parents, à qui tout réussit, pourquoi lui, porte-t-il si bien son prénom, alors que le narrateur se délite misérablement quand soudain se brise le cadre fragile qui soutenait l’édifice de sa vie ?

C’est un roman bouleversant dans ce qu’il dit des relations que l’on entretient avec ses parents, que l’on refuse de voir et qui un beau jour se révèlent avoir modelé toute notre vie. C’est un récit magnifiquement maîtrisé où chaque mot a été amoureusement choisi pour tisser, inlassablement, l’évocation métaphorique de la vie Liquide. C’est un livre enfin que vous reprendrez souvent au hasard des pages qui s’ouvriront et vous y lirez des lignes qui vous parleront de votre vie, comme au hasard : « Autrefois cette pensée même : « Penser « Maman » »aurait été absurde, dépourvue de sens, impossible ; autrefois cette pensée n’aurait pas été pensée.

Maintenant elle est devenue nécessaire, et laborieuse aussi : c’est comme soulever le plus longtemps possible un poids bien trop lourd pour de pauvres forces humaines, en sachant qu’à la seconde suivante dans l’épuisement de la vanité tout retombera comme une dalle dans la poussière en suspens : puisqu’il n’y a plus nulle part une femme dont être l’enfant
».


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