Lolita, les cris de l'autre côté du miroir

Dounia Tengour - 03.09.2019

Livre - Journal de L Lolita - Christophe Tizon - Nabokov Lolota


ROMAN FRANCOPHONE - Le nouveau roman de Christophe Tison, Journal de L. (1947-1952) publié aux éditions Goutte d'Or figure parmi les livres attendus de cette rentrée littéraire 2019. La Lolita qui a défrayé la chronique dans la célèbre œuvre de Vladimir Nabokov paru en 1955 fait son come-back dans un livre-confession où l'adolescente se livre sans filtre. Le romancier signe un texte fort, aux mots crus et d'une rare sincérité.
 
 
 
Lolita... ces trois syllabes, à la belle consonance hispanique, renvoient à la passion illicite et dévorante d'un homme mûr pour une jeune adolescente à peine sortie de l'enfance. Par extension, ce nom est devenu le symbole de la nymphette aguicheuse et provocatrice qui déstabilise les hommes trop sensibles à la beauté des « fruits encore verts ».
 
Dans le film Lolita sorti en 1962, Stanley Kubrick a prêté à Humbert, le personnage de Nabokov, les traits du séduisant acteur James Mason. Un universitaire européen, brillant, cultivé et raffiné. Humbert, au premier coup d'œil, tombe amoureux fou de cette gamine en train de bronzer au soleil avec un foulard à pois serré autour de ses seins et qui ne lui prête aucune attention. De cette passion étrange et dérangeante, va naître une histoire singulière racontée par le héros et que tout le monde connait.
 
Christophe Tison, dans son roman, nous livre une autre version de cette histoire, un autre éclairage qui s'appuie sur le propre témoignage de Lolita. Dès les premières pages, Lolita se demande ce qui lui arrive. Sa mère meurt accidentellement et Humbert qui se présente maintenant comme son beau-père et sa seule famille, décide de faire avec elle un long voyage.
 
Le premier jour, lorsqu'elle sent les cuisses de cet homme contre son petit visage, et ce liquide brûlant qui coule sur ses lèvres et ses narines, elle comprend « qu'une chose secrète venait d'arriver. » Le lendemain matin, Humbert commande une énorme glace pour Lolita. Oui, Humbert sait se montrer si gentil…Et Lolita note simplement: « J'ai dit merci et soudain j'étais piégée. Muette. »
 
Suivra un long périple dans le Middle West américain. Un voyage sans aucune destination précise, une errance à travers les grandes étendues américaines souvent grandioses et parfois déprimantes. Les arrêts fréquents dans les petites villes avec toujours le même rituel. Les pompes à essences, les restaurants pour routiers, les motels. Quelques fois des hôtels un peu plus huppés.
 
C'est un voyage harassant, sans but, mais Humbert veut toujours aller quelque part. Lolita a parcouru une longue distance, vu de nombreux paysages. Les montagnes du Colorado, les plaines du Texas, les grottes du Nouveau-Mexique, la Californie et le bleu du Pacifique. Lorsqu'elle demande : « où allons-nous ? » Humbert ne répond pas franchement et se contente de répondre : « attends, je consulte le guide ».
 
Lolita nous brosse le portrait d'un homme qui ne ressemble en rien à l'homme cultivé et raffiné qui fait l'admiration des femmes américaines. Dans l'intimité, il est un être pervers et bestial. Quelquefois, il se montre même pitoyable et pathétique. Elle ne supporte plus son corps lourd et suant qui s'écrase sur elle.
 
Lorsqu'elle décide de s'enfuir pour rejoindre sa tante Magda. Humbert la retrouve et la force à revenir avec lui. Lolita insiste pour avoir des copines de son âge. Humbert consent à l'inscrire dans un collège de Beardsley.
 
Lolita éprouve un besoin fort d'être aimé. Mais Lolita ne suscite pas l'amour mais seulement le désir, le désir avide des hommes. Au collège, les autres filles la boudent. Elle parvient pourtant à rencontrer un jeune garçon, Stan, qui semble différent des autres, mais l'aventure tourne court, très vite.
 
Il y aurait beaucoup à dire sur le système éducatif américain des jeunes filles dans les années cinquante. Le but assigné aux professeurs est de faire des jeunes filles américaines de bonnes épouses sachant repriser les caleçons de leurs maris.
 
C'est pourtant dans ce collège que Lolita fera la connaissance de Clare Quilty. Clare Quilty est le contraire de Humbert. Il est gras et laid et d'une hygiène très douteuse. Il est l'archétype de l'Américain moyen, mais il travaille pour les studios d'Hollywood. Dans la discussion, il glisse habilement quelques noms, Lana Turner, Bette Davis, Richard Widmark... Sans le cinéma, l'Amérique ne serait pas vraiment l'Amérique, n’est-ce pas ?
 
Pour échapper à l'emprise de Humbert, Lolita met en place un plan d'évasion avec la complicité de Clare Quilty. Elle finit par rejoindre ce dernier qui l'entraîne dans son étrange manoir, où s'agitent des serpents dans des aquariums vitrés. Maintenant, Lolita a quinze ans. Elle évolue dans un luxueux décor. Quilty lui offre des robes de soirée. Elle est devenue un bel objet qu'on expose dans les soirées et qu'on emmène dans les restaurants à la mode.
 
Parmi les invités de Clare Quilty, Lolita remarque un pianiste, aux yeux fiévreux et qui parle peu. Une fois de plus, elle croit avoir trouvé l'amour. Elle s'invente des rêves de petite fille. Mais Wilco, ce pianiste n'est qu'un doux rêveur. Ce n'est pas lui qui lui fera quitter l'enfer où elle moisit, vers les immenses étendues de blé.
 
Lolita est prisonnière de son corps... Les hommes ne la regardent pas comme une petite fille, une adolescente avec des pensées de son âge.
 
Le livre de Christophe Tison, à la fois prenant et bouleversant, survient à un moment où certains faits de société, longtemps couverts d'un voile pudique, apparaissent au grand jour. L'auteur nous apprend que derrière le sourire espiègle de Lolita se cache une relation sordide et une grande souffrance. Et aujourd'hui, Le Journal de L. paraît avec une résonance troublante.
 
 
Christophe Tison - Journal de L. (1947-1952) - Éditions Goutte d'Or – 9791096906161 – 19,50 €
 
 
Dossier - Les 524 ( ou presque) romans de la rentrée 2019

 


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Pour approfondir

Editeur : Goutte D'Or Editions
Genre : littérature
Total pages : 300
Traducteur :
ISBN : 9791096906161

Journal de L. (1947-1952)

de Christophe Tison

Soixante ans après Lolita, roman phare de Vladimir Nabokov écoulé à 50 millions d'exemplaires dans le monde, Christophe Tison donne la parole au personnage principal de cette oeuvre subversive : Lolita. Emu et fasciné par cette jeune fille dont il partage l'expérience - victime d'une relation abusive qu'il a racontée dans Il m'aimait, succès de librairie paru en 2004 chez Grasset - il a rédigé le journal de Lolita pour offrir une voix à l'adolescente. D'un monument, Christophe Tison a tiré un chef d'oeuvre. Dans une langue ciselée, il nous plonge dans les pensées lucides et futiles de Dolorès, nous fait ressentir l'ambivalence de sa situation.Ce roman bénéficie du soutien de la Fondation Nabokov et de Maurice Couturier, universitaire spécialiste de Nabokov, traducteur officielle de Lolita.

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