Luchini, Fabrice Luchini : homme de mots ajoutés aux maux

Audrey Le Roy - 18.04.2016

Livre - Fabrice Luchini - autobiographie - comédie française


Sur la quatrième de couverture du livre de Fabrice Luchini intitulé Comédie française. Ça a débuté comme ça et publié chez Flammarion, on peut lire les mots suivants : « Dans son autobiographie »… Je suis perplexe. S’agit-il ici d’une autobiographie ? Allons-nous apprendre, comme le chantait Brassens dans Trompette de la renommée, « avec qui et dans quelle position [Luchini] sombre dans le stupre et la fornication » ? 

 

 


Une autobiographie d’environ 240 pages dont seulement un tiers n’est pas marqué d’une citation d’un poète, d’un dramaturge, d’un auteur, d’un critique. Non, assurément, il ne s’agit pas d’une autobiographie au sens propre du terme. Il s’agit plutôt d’une déclaration d’amour à la littérature, au théâtre, à la diction, aux grands hommes… de Luchini. 

 

Un prétexte donc! Oh, il nous parle bien de sa famille, de ses premiers métiers, de son manque d’appétence pour la politique, « Il n’y a pas d’erreur : aucune trace d’énergie en moi pour changer la société. » Mais « changer la société » passe-t-il systématiquement par la politique? Vu le contexte actuel, il semble possible d’émettre l’hypothèse suivante : non, pas nécessairement! Par contre le théâtre, la littérature… 


Est-ce que Fabrice Luchini change la société? Il est trop tôt pour le dire, mais ce qui est certain c’est qu’il l’instruit. À remplir des salles depuis une quarantaine d’années en faisant des lectures de Céline, Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche, Jouvet, Paul Valéry, Rolland Barthes, Philippe Muray et j’en passe, il faut bien que ses spectateurs en ressortent un peu plus instruits qu’en y entrant, non

 

Luchini donne-t-il son avis sur la société et sur d’autres personnalités? Il n’en abuse pas, il n’est pas là pour ça, cependant il est homme alors il est possible, que, de temps en temps, quelque peu moqueur (et lucide), il se laisse aller. Ainsi quelques traits d’esprit à propos de l’émission « Rendez-vous en terre inconnue » : « Vous savez, cette émission fascinante où l’on voit les actrices se lier d’amitié avec certains Papous. […] Huit millions de gens qui voient les riches qui voient des pauvres : c’est magnifique! » Ou quand il nous raconte sa rencontre avec Fleur Pellerin, ex-ministre de la Culture, en août 2015 : « Elle aussi a été charmante; elle a même demandé à assister à la première de mon spectacle, Poésie? … qui avait débuté en janvier. »

 

Sans commentaire…  

 

En fait, lire ce livre c’est surtout faire des rencontres, à commencer bien sûr par Louis-Ferdinand Céline. Fallait-il réhabiliter Céline? « J’ai dit des milliers de fois Céline sur scène. Une fois dans ma loge, ou au restaurant après le spectacle, reviennent le plus souvent les mêmes indignations, les mêmes paradoxes. Soit on vous dit qu’il est un génie, soit que c’est un salaud. Soit que c’est un salaud génial, ou alors un monstre prodigieux. » Notons simplement que si nous retirons Céline de la production littéraire du XXe siècle cela laisse un trou béant !


De nombreuses citations et extraits jalonnent ce livre, on y retrouve La Fontaine, Molière, Paul Valéry, Nietzsche, Barthes, Baudelaire, etc., en somme tous les auteurs que Luchini nous fait découvrir sur scène. Et de ces extraits il nous fait des explications de texte. Concernant Céline, de nombreuses phrases auraient pu retenir l’attention de l’acteur, et pourtant, une en particulier le retient, la voici, elle apparaît dans Voyage au bout de la nuit : « La tante à Bébert rentrait des commissions ». « La tante à Bébert rentrait des commissions », bien sûr il faut avoir lu Céline pour essayer de comprendre tout ce que signifie cette simple phrase.

 

Il faut la relire encore : « La tante à Bébert rentrait des commissions », Céline peignait la société telle qu’il la voyait, avec une lucidité froide, il ne s’agissait pas, pour lui, d’expliciter plus que nécessaire la misère du monde, juste de « zoomer » sur des habitudes de vie tristement simple. Ne pas analyser, mais ressentir, et Luchini le résume parfaitement, « Céline jette un regard d’amour sur ce qui, avant lui, était perdu et pas même nommé. Ça n’est jamais solennel. Jamais universitaire. Il touche plus qu’aucun autre au tragique de la condition humaine et on a l’impression qu’il nous parle comme on le fait à un comptoir ou à une terrasse de café. C’est ça, la fameuse émotion de la langue parlée jaillissant dans la langue écrite. »

D’émotions, il est souvent question dans ce livre, d’états d’âme aussi, parfois. Recherche d’émotion aussi, dans son travail de « comédien-lecteur » qui essaie, encore et toujours, de trouver la meilleure façon de retransmettre son texte, de trouver la bonne respiration, le bon ton, la bonne nuance. Luchini se confie longtemps sur la difficulté que lui a causée Le Bateau ivre de Rimbaud. Comprendre Rimbaud, est-ce possible
? Et Ô exploit, en essayant de nous guider dans ce Bateau ivre, il nous fait rire Fabrice, pas simple de faire rire sur Rimbaud! Mais pour autant avons-nous compris le poète en refermant ce livre? Non! « Vous pouvez recommencer? C’est magnifique, mais je n’ai rien compris. – Ne vous inquiétez pas, moi non plus […], mais cela n’a aucune importance. » 

 

Bien sûr, Luchini nous parle ici de ses propres amours littéraires et l’idée n’est pas de vous convaincre de devenir un expert de Céline, de La Fontaine ou des autres.
 

Non, le message de cette « autobiographie » réside peut-être dans ce mot : la curiosité. Ne pas bouder si un jour une personne vous offre un livre qui ne vous dit rien, qui sait, ça pourrait être la rencontre de votre vie


Pour approfondir

Editeur : Flammarion
Genre : cinema,...
Total pages : 244
Traducteur :
ISBN : 9782081379176

Comédie française

de Fabrice Luchini

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l'esprit et le panache de la langue française. En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps - en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim. Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine. Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.

J'achète ce livre grand format à 19 €

J'achète ce livre numérique à 14.99 €