Lune de Miel, de François Cavanna

Clément Solym - 08.07.2011

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Il y a eu le Cavanna d'Hara Kiri puis celui de Charlie Hebdo, et toujours Cavanna l'écrivain. S'il évoque de nombreux moments, souvenirs, anecdotes de sa vie dans Lune de Miel, Cavanna rend aussi un hommage, à sa manière, à l'écriture qui le suit comme un virus choppé « par hasard ». Et on ne peut que s'en réjouir.

Il y a cette verve, cette causticité et ce souci du détail qui transforment une anecdote banale en un moment réjouissant de lecture dans l'écriture de Cavanna. A 87 ans, il surprend encore. Pourquoi écrire son autobiographie ? Pour faire le point sur une vie d'écriture, d'aventures journalistiques, de plaisirs et de moments manqués ou malheureux ? Laisser des traces ? On ne peut définitivement pas classer ce livre dans le registre de la nostalgie et des regrets.

Cavanna anime ses souvenirs et semble les revivre par l'écriture avec la même intensité et le même amusement. En évoquant son enfance à Nogent-sur-Marne, la période du STO en Allemagne à partir de 1943, et en racontant l'aventure Hara-Kiri – dont on réalise l'aspect laborieux et miraculeux à la fois ! – François Cavanna garde cette même auto-dérision et insolence qui le caractérise.

Il n'est pas question de vider son sac ou de régler ses comptes, en passant. Le temps et la vie l'ont déjà fait. Comme un conteur populaire, entrecoupant récits de sa jeunesse en Allemagne, anecdotes d'enfance avec ses copains de Nogent – dont l'excellent passage sur l'empalé de la petite Marne –, l'auteur évoque aussi sa maladie, « Miss Parkinson » comme il la surnomme affectueusement. Cette fichue maladie ne pouvait que prendre une forme féminine ! Cavanna évoque la vieillesse ou la nécessité de vivre avec une « carcasse rechigneuse » et Parkinson, cette « salope infâme » qui maîtrise par intermittence ses gestes, le fait trembler, bafouiller et transforme l'écriture en une épreuve insurmontable.

Il parle des atteintes de l'âge et de la maladie sans tomber dans le pathos, et c'est là une des principales forces de Lune de Miel qui oscille constamment entre truculence et sensibilité non dissimulée. Les souvenirs sont délivrés tels qu'ils reviennent à la mémoire de l'écrivain, bien qu'il se permette de donner son point de vue actuel avec ironie. Certains personnages apparaissent en leitmotiv, comme « la petite Virginie », admiratrice de Cavanna rencontrée dans un salon du livre et qui va apparaître comme l'une des rares figures féminines du livre chargeant de l'idéaliser, de l'inscrire à jamais dans le temps. Et puis, il y a aussi la bande de Hara Kiri : Gébé, Wolinski, Cabu, Reiser et bien-sûr l'imprévisible professeur Choron...

Certains verront dans ce livre différentes marques de tristesse, d'amertume toujours nuancées voire dissimulées par sa gouaille et son style brut, sans fioriture. On a de l'empathie pour l'auteur des Ritals et des Ruskoffs mais l'on ne ressent pas le besoin de le plaindre.
Lune de Miel est le récit d'une vie riche, mouvementée, belle, compliquée, qui aurait pu être mieux à certains aspects, une vie quoi ! Cavanna ne semble pas en tirer de conclusion, cela aurait été inutile mais aussi surprenant venant de la part de cet homme au caractère entier.

Il distingue cependant « vingt-cinq ans d'éblouissement » dans sa vie, « en plein milieu » correspondant à l'ère Hara-Kiri : « La légende, c'est nous. Nous, la bande. La bande prodigieuse. On s'est trouvés, on ne s'est plus quittés, on était Hara Kiri. Et on le savait. Plus forts que tout le monde, on était. Et on le savait. Ils avaient beau, ils avaient beau, les jaloux, les censeurs, les merdeux, les eunuques. Rien à foutre. […] Hara Kiri, invraisemblable concentré de hauts talents, oui. Vingt-cinq ans de bonheur c'est beaucoup, c'est pas humain […] on ne me les volera pas ».

En terminant la lecture de ce livre, sorte de parenthèse réjouissante mais furtive, on réalise que son titre prend tout son sens.
Les médecins appellent « lune de miel », la période durant laquelle les symptômes de Parkinson semblent s'estomper pour revenir de plus belle, avec encore plus d'intensité. L'écriture prend la forme de cet entre-deux idyllique, ce moment de grâce, de rémission. Avec la maladie, Cavanna vit la plus douloureuse des histoires d'amour.

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