Lune n’est lune que pour le chat, se détacher de cette terre en jouant

Jean-Luc Favre - 10.11.2020

Livre - Venus Khoury Ghata - poesie poemes - Liban Bruno Doucey


POESIE - En ces temps de sinistrose délétère et mortifère, où les pensées se délitent dans le manteau de l’ombre souveraine, et où les mots peinent à se rassembler pour glorifier la vie, alors que l’imaginaire malmené s’enfonce progressivement dans l’abîme indistinct – la poésie, elle, vient nous rappeler à chaque instant, que malgré les contraintes et les vicissitudes de l’existence, l’espoir est encore bien  de ce monde.
 



Ô sublime gratuité métaphorique qui virevolte dans l’espace-temps, et qui signifie que l’homme n’est pas toujours voué à sa perte, même lorsque la vie - l’espèce humaine – semble menacée par l’inconnu. Et c’est bien par cet inconnu manifeste qu’il existe une certaine inconnaissance liée à des faits troublants, que l’esprit est encore en mesure de réagir – outrepasser – le sordide destin, « là d’où il nait, et là où il s’échoue », face au grand vide.  
 
Née le 23 décembre 1937, à Bcharré au Liban, dans une famille maronite, Vénus Khoury-Ghata, qui fêtera en décembre prochain ses 83 ans, est considérée à juste titre comme l’une des grandes poétesses francophones dont l’œuvre foisonnante, une soixantaine de livres, parcourt l’Orient et l’Occident depuis plusieurs décennies dans un échange propice à la compréhension des langues et des cultures, sans jamais faire écueil de sa provenance originelle. « J’habite la langue française et je me sentirais exilée le jour où je cesserais d’écrire », dit-elle avec sincérité et exemplarité, comme si la langue en effet, porteuse d’imaginaire, dépassait les mers et les frontières dans un courant ascendant et fécond.
 
Fille d’un père militaire, souvent décrit comme autoritaire, et d’une mère paysanne, « Penchée par-dessus mon épaule, mon analphabète de mère me dicte ses espoirs et ses désillusions », écrit-elle encore dans La maison aux orties, ne s’agissant pas de l’excuser d’être ce qu’elle est, mais plutôt de créer un décor natif d’une plus haute intention. Par la suite, elle entreprend des études littéraires à l’École Supérieure de Lettres de Beyrouth et publie son premier recueil de poésie en 1966, Les visages inachevés, puis l’année suivante Terres stagnantes chez Seghers, qui déjà donne le ton d’une œuvre qui ne se laissera pas assujettir à l’oubli d’être soi.  
 

Fuir la guerre du Liban !

 
C’est alors qu’elle fait le choix en 1972 de s’installer à Paris, fuyant malgré elle la guerre du Liban, puis épousera en secondes noces le dénommé Jean Ghata, un médecin et chercheur français, spécialiste reconnu des rythmes biologiques. Très vite soucieuse de mieux connaître sa nouvelle patrie,  elle se lie d’une profonde amitié avec les grands poètes de son temps, Jean Rousselot, Robert Sabatier, René de Obaldia, Jean Orizet, Georges Emmanuel Clancier entre autres.

Il est clair que la poétesse a des choses à dire et à écrire, elle qui vient de l’exil et du déracinement dans cette langue qu’elle a délibérément choisi pour extraire son mal et sa hantise, à commencer par les hommes qu’elle regarde non sans quelque ironie et nécessaire distanciation : « Les diables c’est comme les hommes. Il y en de mauvais, de bons et même de vertueux. Tout dépend de la manière dont ils sont jetés en enfer? »
 
Un message clair qui lui n’a rien d’anodin, et qui constitue une sorte d’avertissement à la gent masculine peu précautionneuse d’elle, les hommes n’obtiendront rien ou si peu. « C’est dans son destin d’être veuve des hommes qui partagent sa vie. Jeunes ou vieux. Ils sont éparpillés dans les cimetières. Son premier mort disait : « je veux un enfant de toi », et il creusait en elle avec rage, mois après mois pour accrocher l’être qui le remplacerait quand il ne serait plus là. » Le refus de se laisser nimber dans une maternité précoce, et même si la poétesse aura par la suite plusieurs enfants. Femme aimante s’il en est mais consciente de la faveur d’un accouchement. D’abord la femme libre, ensuite la mère équitable et volontaire pour ne pas dire sacrificielle. Là encore les mots le lui rendront bien dans une douce symphonie maternante, même si novembre n’est jamais très loin.
 

C’était novembre de tous les vacillements
Le crépuscule n’allumait plus les lampes coutumières
Les mains tendues pour arracher une peur de leur lueur d’obscurité
Ramassaient des battements d’ailes (…)

 

Une lune qui se défend d’être un chat !

 
Il n’en fallait pas moins pour que Vénus Koury-Ghata nous surprenne encore, avec un nouveau recueil de poésie particulièrement bref intitulé Lune n’est lune que pour le chat, et qui se veut, à l’inverse des précédents, plus aérien et cosmique, à la limite du burlesque parfaitement maitrisé, et non sans quelques vives adresses de bon aloi, comme si l’auteure avait soudainement compris que de cette terre il faut savoir se détacher – tout en jouant de ses sinistres et impudentes vilaineries.
 
« A pattes de velours, chat se faufile entre les pages de cet ancrage. Il joue avec la lune et les étoiles, guette les navires engloutis qui remontent à la surface, glisse dans les ruelles à la poursuite de son ombre, hante les lumières de la ville et celles de la scène, avant de s’accrocher aux rideaux et de prendre la lune pour oreiller ».
 
Ô fabuleux félin qui ne se soucie guère de lui-même, sans jamais rien gâcher de sa vie éphémère, comblant tous ses désirs les plus instantanés. Liberté permanente que les humains ne possèdent pas, ou bien seulement pour regarder et admirer « l’animal régent ».
 

Les étoiles sont-elles clouées ?
La lune porte-t-elle des lunettes
Et le nuage un pantalon ?
Y-at-il un facteur au ciel
Qui circule à vélo
Lettre d’amour dans sa sacoche
Cartes postales dans ses poches
Il siffle l’air dans sa moustache
Et les adresses à l’envers
Jette le courrier au ruisseau. 

 
 
Vénus Koury-Ghata, illustrations de Sybille Delacroix - Lune n’est lune que pour le chat - Bruno Doucey – 9782362292408 - 12 €


Commentaires
EXTRAORDINAIRE!
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