Ma patrie A4, le confessionnal poétique d’Ana Blandiana

Cristina Hermeziu - 05.06.2018

Livre - Ana Blandiana poésie - Roumanie totalitaire Ceaușescu - poésie Ceaușescu politique


Dans la Roumanie totalitaire du régime de Ceaușescu, les poèmes subversifs d’Ana Blandiana circulaient en cachette sur des feuilles volantes retranscrites avec du papier charbon. À l’instar du poème Totul/Tout, inventaire sec et atroce de petits riens d’un quotidien sans rêves, complété d’ailleurs par des lecteurs anonymes, dans un geste poétique de résistance collective clandestine. 




 

Un recueil de poèmes pour enfants (Întâmplări de pe strada mea,/« Petits événements de ma rue », non traduit), qui racontait les tribulations d’un chat mégalomane nommé Arpagic, fut interdit par la censure en 1988. Après la chute du mur à l’Est, Ana Blandiana a fondé le mémorial des victimes du communisme et de la Résistance, dans l’ancienne prison de Sighet, au nord de la Roumanie. Cette aura éthique d’icône emblématique pour l’engagement du poète dans les affaires de la cité et auprès de la société civile, n’a jamais fait taire sa veine poétique, délicate et subtile, puissante et assumée. 

 

Sa marque de fabrique est une vulnérabilité qui se mue en force et son lyrisme réflexif obéit à une splendide profession de foi, qu’elle formule lors d’un entretien : « La haine est peut-être le moteur de l’histoire, mais, pour la poésie, il n’y a que l’amour comme combustible. » 

 

Lettres blanches sur couverture noire, c’est avec ce graphisme sobre et élégant que les éditions Black Herald Press publient aujourd’hui des poèmes d’Ana Blandiana, dans la traduction de Muriel Jollis-Dimitriu. Le titre du recueil — Ma patrie A4 — est en soi une confession : empreints d’un panthéisme crépusculaire, les poèmes expriment, l’un après l’autre, la douce fatigue de l’être qui négocie constamment le réenchantement du monde par la magie du verbe. 

 

« Les fruits doux et amers/ laissent sur mes lèvres, sur mes doigts/ Leur trace d’encre./ Ont-ils tenté d’imprimer sur moi/ La fraction autrefois secrète,/ Le nombre d’or entre les extrêmes ? » (Cerisiers amers)

 

Les poèmes d’Ana Blandiana sont des paysages à plusieurs plans, mais rien n’est décoratif dans ces pastels inquiétants. Ana Blandiana communique et communie avec la nature pour dire à haute voix que si le monde n’est jamais innocent, l’au-delà n’est pas vide non plus. Une poésie intensément sensitive qui produit des images « violentes » pour relier l’humain et le céleste, la vie et la mort, sans aucune panique, sans ressentiment et presque sans amertume. 
 

« Nous sommes ici/ Entre des murs d’argile,/ Avec la vache des voisins,/ Dont nous buvons le lait/ Chaque soir,/ Trait par des mains gercées et raides/ Comme du bois mort./ Nous sommes ici/ Parmi les vieux pruniers/ Qui n’ont plus la force de donner des fruits/ Et les paysannes trop vieilles pour enfanter des paysans./ Nous sommes ici/ Et nous nous sentons bien et comme chez nous/ Dans ce monde/ Qui nous apprend à mourir. » (Murs d’argile). 
 

Ce n’est pas le pressentiment de l’au-delà, c’est précisément l’effleurement de cette frontière et le badinage avec l’autre dimension qui électrisent constamment les poèmes, comme un arc voltaïque. Jeu de miroir par lequel la poétesse ne laisse pas la lueur s’évanouir, jeu grave de séduction qui l’aide à apprivoiser la mort, la faire sienne, la reconnaître, tel un double : « Douce confusion,/ Semblable au moment où l’on part,/ Et que l’on tourne encore une fois la tête,/ Pour se voir, comme dans un miroir, /En train de naître. » (Comme dans un miroir).

 

Superbe déclaration d’amour ou psaume d’une sensualité trouble, le poème « Escalier » demande pardon d’avoir fait semblant de connaître l’extase, de toucher l’intouchable, de voir l’invisible. Douce folie, délicieuse profanation d’un secret de vie : toujours guetter l’intensité et ne l’atteindre qu’en tant que nostalgie de l’extase à venir. 

 

Traduite dans 23 langues, lauréate de la Légion d’honneur en 2009, célébrée comme grande dame de lettres engagée dans un combat qui allie justice, devoir de mémoire et démocratie, Ana Blandiana mériterait plus de traductions françaises et de lecteurs francophones.

La précédente anthologie de poèmes remonte à 2005 (Autrefois les arbres avaient des yeux, éditions Librairie Bleue, traduction de Luiza Palanciuc) et son recueil de nouvelles, Les Saisons, est paru en 2013, dans la version de sa fidèle traductrice, Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le visage Vert. Il en reste plus de vingt titres — recueils de poèmes, essais et un roman polyphonique — pour explorer toutes les dimensions d’« une écriture qui résiste et qui dans ce but dit l’absolue nécessité de la poésie. »

C’est avec ces mots que Jean-Pierre Longre salue dans son introduction la publication par les éditions Black Herald Press de ce recueil bilingue, élégant et essentiel. Ma patrie A4, ce titre-confessionnal tient ses promesses : l’alchimie poétique opère et, sur des rectangles de papier, les plus profondes expériences intérieures touchent une intimité universelle. 


Ana Blandiana – Ma patrie A4 – Black Herald Press – 9782919582204 – 15 €


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