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Ma reine : alors je serai un homme

Mimiche - 03.04.2020

Livre - Jean Baptiste Andrea - Ma reine - Folio L'Iconoclaste


ROMAN FRANCOPHONE - Une vieille station-service avec deux pompes faméliques, un peu à l’écart du village dans une petite vallée de Provence. Autrefois, c'était une station Shell, le pompiste avait dû changer d'enseigne : une histoire de ventes insuffisantes. Mais il avait conservé les blousons avec le nom de la marque imprimé et en avait donné un à son fils qui le portait fièrement.
 
 
 
Celui-ci avait parfois le droit de nettoyer les pompes. Ou celui de distribuer le carburant aux rares clients. Parfois même, il faisait passer (la plupart du temps en se trompant d'ailleurs) un outil à son père quand celui-ci réparait une voiture.
 
Il avait dû quitter l'école pour des questions qu'il ne comprenait pas vraiment mais cela ne le gênait pas : au moins il était à l'abri des méchancetés dont Magret, un garçon de sa classe, ne manquait jamais de l'accabler, le houspillant, l'agressant à coups de poings sans raison, l'insultant, le traitant d'imbécile ou d'idiot.
 
Le docteur avait d'ailleurs bien dit qu'il devait aller dans une école spécialisée. Et c'est vrai qu'il avait des difficultés à mémoriser les choses, parler, lire, compter ou se concentrer sur quelque sujet que ce soit, les choses s'embrouillant dans son esprit. Mais finalement il était resté à la station.
 
Le soir du jour d'été 1965 où il a bien failli mettre le feu à la montagne, derrière le garage, avec le mégot d'une cigarette qu'il avait trouvée dans un paquet certainement égaré par un client sous l'évier des C (oui : le W était tombé et récupéré pour en faire un dessous de plat...), il avait entendu ses parents se plaindre de lui au téléphone auprès de sa sœur, plus âgée que lui et installée avec son mari à la ville.
 
Alors, comprenant que celle-ci, comme elle le lui disait toujours quand elle venait les voir, allait venir le chercher pour l'emmener avec elle à la ville où, prétendait-elle, il serait bien mieux qu'avec ses vieux parents, il avait conclu que cela ne lui plaisait pas du tout.
 
Il a préparé des affaires dans un grand sac pour aller à la guerre et montrer ainsi à tous que maintenant, il était un homme. Il a pris aussi la 22 de son père avec quelques balles. Et il est parti pendant la nuit, sans explication, bien incapable qu'il était d'en laisser une écrite. En oubliant son sac. Mais quand il s'en est aperçu, il était vraiment trop tard pour retourner le chercher et il a continué à grimper vers le haut de la montagne où il est arrivé et s'est endormi en regardant un scarabée escalader la fleur pourpre d'un sainfoin.
 
Quand le soleil l'a réveillé, ELLE était là et était en train de la regarder. C'est elle qui l'a appelé Shell parce qu'il y avait ce nom sur son blouson.
 
Et malgré son regard en colère, malgré sa voix un peu rauque, malgré ses attitudes énervantes, malgré qu'elle lui ait dit s'appeler Viviane alors qu'il ne lui avait rien demandé, elle est devenue sa reine et il l'a acceptée comme telle.
 
 

J'ai découvert Jean Baptiste Andréa il y a quelques mois avec son Cent millions d'années et un jour que j'ai adoré puis je l'ai croisé au salon Lire en Poche de Gradignan où nous avons échangé quelques mots à propos de son livre et parlé de loups, et où j'ai découvert qu'il était aussi l'auteur de « Ma reine » que, bien sûr, j'ai voulu lire aussi.
 
Pourquoi reparler aujourd'hui de ce livre déjà ancien qui, titulaire d'un nombre impressionnant de prix littéraires divers, a déjà largement fait parler de lui et conquis son public ? Tout simplement parce que ce livre est enthousiasmant ! À tous points de vue !
 
En commençant, bien sûr, par l’écriture. C'est Shell qui raconte ? Un récit mêlé, embrouillé, exactement comme cela se passe dans sa tête où il y a « un moteur de 2CV » alors qu'il a une carrosserie « d'Alfa Roméo Giulietta » !
 
Le récit est branlant car rien n'est bien accroché : surtout pas de suite cohérente de la pensée qui virevolte au gré des enchaînements qui en détournent le cours. Qui interprète au premier degré. Qui a une simplicité d'entendement hors d'atteinte des mots compliqués qui restent des énigmes aussitôt oubliées car ne rentrant pas dans le champ de la connaissance basique de Shell.
 
C'est une vraie prouesse de maintenir un texte cohérent dans cet univers égaré de Shell sur toute la longueur du récit. Avec les mots, le vocabulaire et les images qui vont avec.
 
Et puis il y a une magique histoire d'enfants que Jean Baptiste Andréa doit être encore largement resté pour continuer à dérouler des imaginaires avec un tel seuil de persuasion. Les jeunes filles et garçons qui ont lu ce livre avant moi ne s'y sont pas trompés qui lui ont décerné le Prix Fémina des Lycéens (2017) et le Prix Folio des Lycéens (2019).
 
On navigue, avec Viviane et Shell, dans un monde où le merveilleux est chose normale et sans conteste. Une reine peut commander au vent de cesser de souffler. Un chevalier servant peut demander à la pluie de tomber. Et être obéi. Où pourrait-il bien y avoir à redire ?
 
Et, à la fin, il n'est plus bien possible de savoir où est le rêve dans la réalité et la réalité dans le rêve tant ils sont une continuité l'un pour l'autre dans l'esprit de Shell, submergé par tous ces sentiments trop forts et trop inhabituels, qui désorientent encore un peu plus son esprit simple bercé si longtemps par la modeste monotonie quotidienne de la station-service.
 
Mais Shell a pour ambition de devenir un homme. Et un homme respecte les engagements qu'il prend aux pieds de sa reine. Il ne peut ni mentir ni se soustraire à ses devoirs. Jusqu'au bout. Parce qu'il a une totale confiance. Parce que l'amitié au service d'une reine est sacrée. Parce qu'une telle dévotion fait fi de tout ce qui ne la confirme pas. Parce que seul un esprit simple peut être capable d'un tel dévouement entier et généreux.
 
Si vous ne l'avez pas déjà lu, empressez-vous de vous procurer ce titre : c'est une vraie belle lecture.
 
Jean-Baptiste Andréa – Ma reine – Folio – 9782072750663 –7,50 €


Commentaires
Cher Mimiche,

Merci pour cette très belle chronique de mon roman, qui me touche beaucoup - et pour notre échange à Gradignan, sur les loups en particulier.

Une petite correction: Ma reine n'a pas gagné le Prix Folio des Lycéens 2019, lequel a été attribué à la talentueuse Nathacha Appanah pour son roman Tropique de la violence. Mais il est bien en compétition pour le Prix Folio des Lycéens 2020.

Amitiés

Jean-Baptiste ANDREA
Vous avez très certainement raison pour le Prix.

Mais au pire il l'aurait mérité...
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