Maîtresse de l'Empire byzantin : Théodora, iconique

Audrey Le Roy - 16.04.2018

Livre - Impératrice Théodora chrétiens - Byzance Rome Justinien - empire byzantin Theodora


« Théodora n’eut aucune des vertus d’une sainte, elle eut plusieurs de celles d’une souveraine », écrivit Henry Houssaye. Connaissez-vous Théodora ? Impératrice byzantine, femme de Justinien, prostituée pour les uns, sainte pour les autres, déterminée assurément.




 

Virginie Girod, docteur en histoire, spécialisée dans l’histoire des femmes et de la sexualité dans l’Antiquité, nous offre un portrait (publié chez Tallandier) qui, à défaut d’être complètement fidèle – le peu de sources disponibles ne le permet pas – nous donne une idée du destin hors norme de ce « modèle de femme libre et insoumise » qui prouve, s’il en était encore besoin, « qu’on peut naître fille de rien et finir impératrice. » 
 

« Aujourd’hui le nom de Théodora serait assurément tombé dans l’oubli si elle n’avait pas été une femme d’exception. » Voici à peu près la seule chose dont nous sommes absolument certains, car les sources historiques sont bien pauvres. Elles émanent principalement de Procope, historien byzantin, contemporain du règne de Justinien et Théodora. Il nous a laissé quelques écrits dont Les Édifices, livre de propagande validé par le couple impérial et Histoire secrète, certainement publié à titre posthume et qui conspue ceux qui avaient été encensés précédemment. Il faut cependant « accepter d’utiliser Procope en fil rouge et de recouper chacun de ses dires avec d’autres sources, parfois plus tardives et ayant toujours un parti pris marqué en faveur ou contre » Théodora.

Ces sources sont les témoignages de Jean d’Éphèse, patriarche d’Éphèse à la fin des années 550, pro Théodora qui n’était à ses yeux « que grâce et grandeur d’âme ». Autre genre que Procope, certes, mais qui ne semble pas plus fiable. Il y a encore Jean Malalas, chroniqueur contemporain, mais qui ne l’aborde quasiment pas, juste pour affirmer qu’elle lutta contre le proxénétisme, ce qui, en un sens, en dit déjà beaucoup ?

En définitive, « pour comprendre qui était Théodora, l’historien se doit de naviguer en eaux troubles, de trier judicieusement les informations en croisant les textes anciens et de faire preuve de la plus grande prudence dans l’interprétation des sources textuelles. De leur côté, les sources archéologiques et artistiques sont très limitées. »

Constantinople devient résidence impériale sous Théodose Ier en 380 apr. J.-C. L’empereur chrétien devient, de fait, « garant de la vraie foi et le protecteur de l’Église. » De persécutés, les chrétiens deviennent les persécuteurs, « avec les édits du 28 février 380 et du 10 janvier 381 pris par Théodose, le christianisme catholique était promu comme “la seule religion ayant droit de cité dans l’empire des Romains.” » Rien de nouveau sous le soleil !
 

476, l’Empire romain d’Occident sombre, Constantinople, nouvelle Rome


Comme l’Homme sans conflits religieux dont se préoccuper se sent malheureux et désœuvré, la question du corps du Christ vient occuper ses réflexions et surtout le diviser. Ainsi les chrétiens s’enragent, au point d’avaler de travers la sacro-sainte hostie, lors du concile de Chalcédoine en 451, afin de déterminer si le corps du Christ est de nature divine et humaine, comme le pensent les chalcédoniens, ou bien juste de nature divine, thèse défendue par les monophysites ou antichalcédoniens. Vaste programme qui aboutira à un schisme.

Outre le fait de pousser à la philosophie, la religion chrétienne entend contrôler la culture, ainsi dit-on adieu aux combats de gladiateurs et bonjour à la censure. Seules les courses de chars dans les hippodromes sont toujours acclamées par tous. C’est là que nous allons rencontrer Théodora.

Elle serait née à la fin du Ve siècle, seconde fille d’Akakios, gardien d’ours, et d’une comédienne, « née dans une famille chrétienne, elle reçut pour nom Théodora, du grec théou dôrom, littéralement “don de Dieu”. » Elle a une grande sœur, Comito, et une plus petite, Anastasia.

Akakios meurt, sa veuve doit vite se remarier si elle veut faire vivre ses filles. C’est chose faite très rapidement, mais hélas son nouveau mari ne reçoit pas l’autorisation d’occuper la place du défunt. Il faut dire qu’à l’époque deux factions règnent sur l’hippodrome, les Verts et les Bleus. Les Verts sont plutôt issus du peuple, les Bleus, des plus aisés. La famille de Théodora faisait partie des Verts. Comptant sur la rivalité entre les factions, la mère de Théodora va traîner ses trois filles lors d’une représentation à l’hippodrome et faire pleurer dans les chaumières en prenant la posture de la pauvre mère accablée avec trois bouches à nourrir. Les Bleus, qui ne manqueraient pour rien au monde l’occasion de montrer qu’ils sont plus charitables que les Verts, donnent alors le job de gardien d’ours, justement vacant, au nouveau mari.

Cette histoire est-elle vraie ? Probablement pas, Procope l’aura certainement inventée pour mettre en avant la basse extraction de l’Impératrice, quoi qu’il en soit, les factions, elles, ont bien existé et elles seront même très actives lors de la sédition Nika qui a failli coûter sa place à Justinien quelques années plus tard, en 532. 
 

Étant filles de comédienne, les trois sœurs n’avaient pas beaucoup de perspectives d’avenir mis à part devenir elles-mêmes comédiennes, ce qui à l’époque était synonyme de prostituées. Une jeune fille pouvait commencer à « travailler » à partir de douze ans, « il était normal de commencer à travailler très tôt, car d’une part il fallait bien gagner son pain et d’autre part les femmes, passé trente ans était déjà vieilles. » En attendant d’atteindre l’âge, Théodora servait son aînée. 
 

Pour être actrice, il fallait savoir lire et connaître des pièces, ce qui, bien que pauvres, en faisait des enfants relativement cultivées par rapport aux autres, mais ça n’était pas forcément une bonne chose, « à Constantinople, les femmes intelligentes et cultivées ne pouvaient guère être que courtisanes ou membres de la haute noblesse ». Théodora n’étant pas issue de la haute noblesse, Procope n’avait pas un énorme travail d’esprit à faire pour en tirer des conclusions, même si, comme l’admet Virginie Girod, Théodora ayant été élevée « dans un milieu licencieux parmi les actrices et les courtisanes. Il serait illusoire de penser qu’elle fût une oie blanche. »


(Illustration - Impératrice Théodora,
Benjamin Constant. 1887)

À charge ou non, toutes les sources semblent se rejoindre sur un point : Théodora était belle et avait du charisme. Est-ce cela qui séduisit Hékébolos, nouveau gouverneur de la Pentapole, au point d’en faire sa concubine officielle et de l’emmener avec lui à Souzousa, ville portuaire « située près de l’actuelle Benghazi » ? Peut-être. Elle y apprit en tout cas « les bonnes manières », toujours utiles.

Il semblerait cependant que cette aventure tourna vite court et qu’elle ait été mise à la porte, probablement après une grossesse et la naissance d’une fille, dont on perd la trace. Quelle qu’en soit la raison, Théodora devait partir. Plutôt que de rentrer directement à Constantinople, elle décide de faire une sorte de « Grand Tour » avant l’heure et se rend à Alexandrie, où elle se sensibilise à la religion en embrassant les idées des antichalcédoniens. Nous la retrouvons aussi à Antioche où, semble-t-il, elle fera la rencontre d’une certaine Macédonia réputée pour lui avoir présenté, de retour à Constantinople, Justinien, alors consul et héritier de l’empereur Justin.

 

On ignore comment ils se sont rencontrés « mais Théodora et Justinien se sont reconnus. Ils sont tombés amoureux et ne se sont plus quittés. »

De l’amour ? Certes… mais surtout une ambition commune, une même soif de réussite. Venant du peuple tous les deux, ils devaient parfaitement se comprendre et être animés du même feu sacré. Ils se sont soutenus l’un l’autre que cela soit face aux insurrections comme la sédition Nika ou face aux désaccords religieux, Justinien étant pour sa part chalcédonien. Sûrs d’eux, « rien ne les empêcherait de laisser leur empreinte dans l’Histoire. »
 

[Extraits] Théodora ; prostituée et impératrice de Byzance de Virginie Girod

 

Si « les historiens modernes se posent la question de son influence dans les lois relatives à la condition féminine », il n’en reste pas moins que cette femme était habitée par une ambition hors du commun pour l’époque. Elle a été la cible de détracteurs qui n’ont pas eu assez d’adjectifs pour la salir et si, effectivement, pour arriver à sa place il fallait avoir un caractère bien trempé, elle a compris, à ses dépens, que sans son mari (qu’elle crut mourant lors d’une maladie), elle n’était rien, une simple femme « socialement réduite au second rôle. Le pouvoir féminin avait ses limites. »


Mais il n’y aura pas de second rôle pour Théodora, elle meurt finalement avant lui, le 28 mai 548, âgée d’une cinquantaine d’années. Justinien ne s’est jamais remarié bien que sans enfants légitimes.
Il devait bien être un peu question d’amour entre ces deux-là ! 

 

Virginia Girod – Theodora – Editions Tallandier – 9791021018228 – 20,90 €




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Pour approfondir

Editeur : Tallandier
Genre :
Total pages : 302
Traducteur :
ISBN : 9791021018228

Théodora

de Virginie Girod

Sensuelle, déterminée, intransigeante. Rien ne résista à son incroyable ascension. Fille d’un montreur d’ours, née dans les bas-fonds de Byzance, prostituée dès l’adolescence, Théodora devint la plus grande impératrice de son temps. À l’aube du vie siècle, alors que l’Antiquité se mourrait et que le christianisme triomphant permettait toutes les rédemptions, elle gravit les marches sociales une à une jusqu’au sommet de l’État. Courtisane assumant pleinement sa sexualité vénale, Théodora s’affranchit des règles que lui fixait une société qui tolérait à peine son existence. Sa vie changea lorsqu’elle rencontra Justinien, l’héritier du trône. Lui non plus n’appartenait pas à l’aristocratie. Leur amour se mua rapidement en un véritable partenariat. Abrogeant des lois séculaires qui empêchaient leur mariage, Justinien fit de Théodora son épouse et l’impératrice de l’Empire romain d’Orient. L’ancienne putain, désormais parée de pourpre et de perles, fut le véritable « premier ministre » de l’empereur. Éprise du pouvoir, elle l’empêcha de fuir la ville lors de la grande révolte de 532 surnommée la sédition Nika. Vaincre ou mourir. Telle aurait pu être sa devise. Une fois assurée de sa puissance, elle fit et défit les carrières des hauts fonctionnaires, créa des réseaux d’espionnage, protégea les moines persécutés et, surtout, elle bouleversa les rituels de Cour : on la saluait, face contre terre, avec la même déférence que l’empereur, elle, une femme, une ancienne prostituée. Aimer le sexe et le pouvoir, se comporter avec la même liberté qu’un homme, voilà ce qui a fait entrer Théodora dans l’histoire et même dans la légende.

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