Mala Vida, de Marc Fernandez : le scandale caché de l'Espagne

La Licorne qui lit - 20.11.2017

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Je sais, je l’attends, je le redoute, je vous entends déjà vous exclamer mais « quelle fainéante cette licorne, quel manque d’assiduité, de régularité, de volonté ». Indépendamment du fait que j’espère vous avoir un peu manqué – ça flatterait mon rainbow-égo - j’avoue, j’ai fait preuve de nonchalance. Serait-ce dû à ces températures qui ont inopinément refroidi mon nuage de lecture ? Ou à l’absence de coup de cœur littéraire, vous savez que je n’écris pas sur ce que je n’apprécie pas ?

 


 

 

Non pas que j’ai cessé de lire, oh jamais, mais voilà, je suis une créature fantastique, et je suis nullement obligée de vous donner une explication rationnelle à cette paresse inhabituelle. Je fais ce que je veux avec ma crinière. J’ai quand même flâné dans les divers festivals et salons : Francfort, puis Gradignan, puis Lausanne, puis Brive, puis Montréal, puis Toulon, puis, puis, puis…mes ailes sont exténuées.
 

Entre la presse de Gutenberg, un apéritif imprévu avec Harlan Coben, le train du cholestérol, les frissons en terres helvétiques, la poutine du Québec, et le soleil du Var, j’ai mangé, bu, conversé, rencontré de belles personnes et des auteurs de talent, et j’ai oublié d’écrire. Privilège de l’apprentie critique non-rémunérée (ActuaLitté pourrait éventuellement penser à quelques petits cadeaux de Noël sucrés, dorés, pailletés ; évidemment ceci n’est qu’une suggestion), je ne subis aucune pression, je suis maitre (maitresse, pour les pro-inclusif-ive) de mes mots, et cette liberté me convient plutôt bien.

 

Mais voilà, il semble que l’on me réclame et la rédaction de ce prestigieux magazine m’a remis une petite pile de livres en soulignant : il faudrait que la licorne se remette au travail assez rapidement, certaines maisons exprimant indirectement leur envie irrépressible de voir leurs auteurs chroniqués par votre fidèle copine ! Début de la gloire…

 

Vous commencez à me connaître, j’en ai fait qu’à ma corne.

 

Lors d’une de mes escapades, j’aperçois une couverture, enfin non deux couvertures colorées : du jaune et du rouge. Hasard ou coïncidence, mais le rouge est totalement raccord avec mon vernis à sabot. Je prends, je feuillette. L’auteur est assis en face de moi et attend patiemment que je lui demande ma dédicace. Faisant fi de ma timidité légendaire, je lui pose quelques questions, pourquoi l’Espagne, pourquoi le titre « Mala Vida », pourquoi revenir sur les sombres années du franquisme.
 

Marc Fernandez me répond : il est espagnol, sa famille a connu la dictature et il a fait une promesse au chanteur de Mano Negra. Rare que je vous présente l’artiste avant le livre, mais il est sympa l’auteur, accessible d’abord, passionnant ensuite, grâce à ses multiples vies : journaliste – il a entre autre passé quelques années à enquêter sur les narcos latino-américains - a fondé la revue Alibi – et maintenant écrivain et éditeur. J’en profite pour vous encourager à découvrir la collection Sang Neuf (Editions Plon), dont il est le directeur et qui recèle quelques petites pépites sur lesquelles je me pencherai incessamment sous peu.

 

Alors oui, quand l’auteur n’est pas l’archétype du type prétentieux « St-Germain-des-prés » cela donne envie de le lire. De plus, j’ai aimé, alors je vous en parle.

 

Mala Vida revient sur un épisode plus que sordide de l'histoire de la péninsule ibérique : le scandale des bébés volés. Pendant près de 50 ans ( ce n’est qu’en 1987 qu’une loi encadrant les adoptions a été promulguée ), 300 000 enfants sur l’ensemble du territoire espagnol ont été enlevés à leurs parents, ceci avec la connivence de médecins, d’infirmières, du clergé et de l’ensemble de l’appareil étatique. Parce que leur père et leur mère étaient soupçonnés de faire partie de l’opposition ou suspectés d’avoir des mœurs déviantes, ces bébés furent dérobés à leur naissance afin d’être confiés à des familles en mesure de les éduquer conformément aux valeurs traditionnelles nationalistes et catholiques.

 

Ce qui fut une simple mesure de redressement sous Franco s’est transformé en véritable trafic d’êtres humains qui a perduré bien au-delà la mort du Caudillo. Le premier procès en lien avec les crimes commis est supposé s’ouvrir prochainement, mais aucune date n’a été encore fixée :  à la barre, un gynécologue complice de ce monstrueux système qui profite encore des prescriptions, lois d’amnistie et autres subtilités juridiques.

 

Marc Fernandez s’empare de cette période trop longtemps passée sous silence pour nous livrer un roman policier dont le protagoniste, Diego, journaliste radio, nous rappelle étrangement quelqu’un ( toute ressemblance avec un personnage existant n’est que pure…).
 


 

 

Diego, c’est un peu le dernier survivant. Les premières pages de Mala Vida dépeignent en effet une Espagne contemporaine qui, meurtrie par la crise économique et ses conséquences, fait le choix « de donner le bâton pour se faire battre à nouveau ». Les élections consacrent « la victoire sans concession des amis de Franco ». Et Diego fait figure de caution morale au gouvernement qui se targue d’avoir maintenu UN journaliste dissident à son poste.

 

Il continuera, coûte que coûte, Ondes confidentielles, son émission hebdomadaire, sans être impressionné par les menaces proférées par le nouveau pouvoir. Il est malheureux Diego : depuis l’assassinat de sa femme par des trafiquants de drogue sur lesquels il enquêtait, il n’a plus rien à perdre.

 

Ce qui me fait revenir à une question essentielle que j’ai précédemment posée (cf. ma chronique sur Sharko : pourquoi donc les héros de polars sont quasiment tous des êtres torturés prêts à se laisser tomber dans le vide ? (♯tropdevodkatropdecigarettes=superpersonnagedepolar). Vous pouvez envoyer vos idées à la rédaction.

 

Alors que la porte est ouverte à toutes les dérives autoritaires, à la censure et à l’emploi de la force pour réprimer toute opposition trop bruyante, Isabel Ferrer, brillante et belle (évidemment) avocate, récemment débarquée de Paris à Madrid, fait une révélation susceptible de bouleverser l’ordre en place. En fondant, l’ANEV (Association nationale des enfants volés), Isabel, pour des raisons qui seront dévoilées au fil du roman, s’apprête à dénoncer publiquement le scandale des bébés volés, mue par l’espoir que les responsables seront jugés et punis.
 

Elle décide de faire confiance à Diego, notamment en lui donnant accès à un témoin capital, victime directe de la macabre machinerie. Sans l’ombre d’une hésitation, certes quelque peu sous l’emprise du charme de l’avocate, Diego se lance dans cette dangereuse aventure.
 

Aidé par son amie détective Ana, ancienne prostituée transsexuelle ayant fui l’Argentine du « Processus de la réorganisation nationale » et par le juge David Ponce – courageux magistrat qui fait penser à de nombreux égards au fameux Baltasar Garzòn – le journaliste prend le risque de déterrer les cadavres du passé et ainsi égratigner le nouveau régime.

 

Ajoutez à cela une série de meurtres sans lien apparent, dont le coupable est connu dès le début, vous obtenez un excellent roman qui m’a tenue en éveil de longues heures durant.


En plus de nous offrir une belle et précise leçon d’Histoire, Marc Fernandez part à la recherche de sa propre histoire. Car dans ce premier opus - oui réjouissez-vous Diego va revenir (sujet d’une autre chronique, car j’ai déjà terminé Guérilla Social Club)-, l’auteur nous raconte d’abord l’Espagne et ses errements, mais il nous parle aussi, de manière sincère, de lui, des siens, de ses racines, de son sang.

Il vient également nous rappeler que la démocratie est fragile et qu’il nous faut rester sur nos gardes. Plus qu’un simple polar, « Mala Vida » est une ode à la liberté, liberté de croyance, de parole, de choix, de vie.

 

Je conclus en général mes chroniques en vous exhortant à lire. Aujourd’hui, ma demande sera sensiblement différente. Alors que le monde semble découvrir avec effroi que les femmes luttent sans relâche jour après jour pour maintenir les acquis obtenus, nous devons toutes et tous continuer à nous battre. Nous battre pour nos droits, notre dignité et le respect de notre singularité. Alors, dénoncez ce qui vous semble injuste, mettez un bulletin dans l’urne quand on vous le demande, et apprenez à vos enfants le vrai sens du mot liberté. Je vous envoie une tonne de poudre magique, et je reviens vite, promis. Je m’en vais acquérir des protège-pattes en fausse fourrure de dahu, ça gèle en altitude .
 

 

Marc Fernandez - Mala Vida - Editions Préludes - 9782253191162 - 13,60€ / Le livre de Poche - 9782253085850 - 7,10€

Guérilla Social Club - Editions Préludes - 9782253107859 - 15,60€


Pour approfondir

Editeur : Preludes
Genre :
Total pages : 288
Traducteur :
ISBN : 9782253191162

Mala vida

de Marc Fernandez(Auteur)

De nos jours en Espagne. La droite dure vient de remporter les élections après douze ans de pouvoir socialiste. Une majorité absolue pour les nostalgiques de Franco, dans un pays à la mémoire courte. Au milieu de ce renversement, une série de meurtre est perpétrée, de Madrid à Barcelone en passant par Valence. Les victimes : un homme politique, un notaire, un médecin, un banquier et une religieuse. Rien se semble apparemment relier ces crimes ... Sur fond de crise économique, mais aussi de retour à un certain ordre moral, un journaliste radio spécialisé en affaires criminelles, Diego Martin, tente de garder la tête hors de l'eau malgré la purge médiatique. Lorsqu'il s'intéresse au premier meurtre, il ne se doute pas que son enquête va le mener bien plus loins qu'un simple fait divers, au plus près d'un scandale national qui perdure depuis des années, celui dit des "bébés volés" de la dictature franquiste.Quand un spécialiste du polar mêle petite et grande histoire sur fond de vendetta, le résultat détonne et secoue. Marc Fernandez signe ici un récit sombre et haletant qui nous dévoile les secrets les plus honteux de l'ère Franco, dont les stigmates sont encore visibles aujourd'hui. Un premier roman noir qui se lit comme un règlement de comptes avec la côté le plus obscur de l'Espagne.

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