Mãn : une histoire de vies gourmande et délicate

Cécile Pellerin - 25.06.2013

Livre - Vietnam - cuisine - Québec


Quatre ans après la sortie de son premier roman autobiographique « Ru », grand prix RTL-Lire 2010, et coup de cœur de nombreux lecteurs, Kim Thuy  renoue avec son pays d'origine, le Vietnam en  racontant, cette fois-ci le destin de Mãn, femme née à Saïgon puis immigrée au Canada, suite à un mariage arrangé avec un restaurateur vietnamien exilé au Québec. «  Il était de ceux qui  ont vécu trop longtemps au Vietnam pour pouvoir devenir canadiens. Et à l'inverse qui ont vécu trop longtemps au Canada pour être vietnamiens de nouveau. » Une femme qui lui ressemble de loin, notamment lorsqu'elle exerce ses talents de cuisinière, narre son goût des mots, son goût des mets. 

 

« Mᾶn qui veut dire « parfaitement comblée » ou « qu'il ne reste plus rien à désirer », ou « que tous les vœux ont été exaucés ». Je ne peux rien demander de plus, car mon nom m'impose cet état de satisfaction et d'assouvissement. »

 

A travers sa cuisine, la narratrice, par petites touches et courts fragments, dévoile l'histoire de sa mère, égrène des souvenirs d'enfance, évoque ses racines vietnamiennes, l'oppression communiste et l'histoire de son pays,  sa culture, son vocabulaire, sa passion amoureuse avec un Français, son amour maternel, amical et filial, tout cela à travers une écriture toute en retenue, légère et pudique mais intense et profondément émouvante.

 

Un subtil mélange entre deux langues, deux cultures qui s'entremêlent avec élégance et délicatesse, où les saveurs exotiques peuvent presque se goûter, se pressentir à travers le choix des mots précis et gourmands, jamais mièvres. Elle veille à ne pas « laisser les émotions déborder des limites de l'assiette ».

 

Kim Thuy offre à son lecteur un doux voyage, à la fois culinaire et linguistique, porté par des souvenirs de son enfance près de sa mère, qui rêvait pour elle d'une vie meilleure en Occident et lui faisait la lecture en français (et en cachette) des livres de Maupassant. Cette mère dont elle narre aussi, l'enfance malheureuse, mal aimée par sa belle-mère. Récits d'un passé lointain qu'elle intègre  avec force à des instants de vie présents composés de sa famille, de son mari attentionné avec lequel elle travaille au restaurant, de son amie Julie (« une marchande de bonheur ») et surtout de son amour impossible et passionnel  avec un Parisien, Luc, qui la conduira au sacrifice sans violence, avec discrétion.

 

L'histoire d'une autre vie en parallèle, qu'elle laisse s'achever au profit des siens, dans un déchirement probable mais feutré, comme apaisé, admirable. « J'avais l'impression que nous avions vécu toute une vie ensemble […] L'absence de Luc avait fait disparaître non seulement lui-même et « nous » mais également une grande partie de moi […] J'ai surtout retenu mon souffle pour me couper en deux, m'amputer de Luc, mourir en partie. »

 

Si vous avez aimé « Ru », vous retrouverez, avec enchantement, dans  ce nouveau récit, le même ton poétique, la même fragilité et émotion contenues dans chaque phrase et vous aurez tout aussi envie, d'en conserver l'empreinte précieuse, en notant ça et là des expressions pour vous les répéter lorsque vous aurez besoin de douceur et beauté.

 

Une seule pointe de regret peut être : la construction du livre qui, par ses nombreux courts chapitres n'a pas cette fois-fois  procuré un ensemble aussi harmonieux qu'avec « Ru » et a légèrement ôté à l'ensemble du récit  cette impression de fluidité, si intégrée précédemment.