Mari et femme, Régis de Sa Moreira

Clément Solym - 26.06.2008

Livre - mari - femme - Regis


Ce n’est pas une situation courante. Pas vraiment. D’ordinaire, on ressent un certain mal-être auquel on s’est habitué, avec lequel on est familier, bref, on n’est pas forcément bien dans sa peau, mais on oublie progressivement, chaque jour de travail qui passe, on prend quelques verres le soir pour le semer, ce mal d'être dans sa peau, avant d’être rattrapé le lendemain matin. À moins que ce ne soit l’alcool…

Mal dans sa peau, certes. Mais se réveiller et pas dans sa peau, non, définitivement, ce n’est pas habituel. Surtout quand on se réveille dans la peau de sa femme. Ça permet de relativiser pas mal de choses. Et plus encore quand la veille, vous aviez décidé d’une séparation, d’un commun désaccord sur tout. Pas forcément le mieux à faire, mais clairement le choix le plus évident.

Alors, voilà. Tu te réveilles. Dans ta chambre. Alors que depuis des mois, tu aurais plutôt tendance à te réveiller dans le salon. Chambre à part. On se débrouille comme on peut dans ces cas-là. Le deuxième détail, c’est la coulée des cheveux de ta femme sur ton visage, alors que tu ne dors plus avec elle depuis un bail. Le dernier détail sera fatidique. Alors que tu cherches, anxieux, un truc rassurant auquel tu t’accroches, entre tes jambes, tu perçois bien une absence. Ou mieux : une substitution.

« Tu cries.
Ta femme crie à ta place.
»

La vie va pourtant continuer. Tu prendras sa place à son boulot. Elle travaille pour une maison d’édition, alors que toi, tu avais tendance à ne plus travailler sur ton prochain livre. Et désormais, tu es ta femme. Tu es dans son corps. Et elle est dans le tien. Et d’éprouver le monde à sa façon à elle, avec ton regard à toi… Bon sang. Tu n’avais pas idée. Tu n’avais même jamais pensé un jour avoir tes règles. Ni devoir coller une serviette hygiénique dans ta culotte pour pallier la situation…

Bon courage, mon vieux.

Si le thème de 'Mari et femme' a de quoi faire sourire, on ravalera très vite ses a priori et autres pré-pensés à la lecture. Pour un roman, d’abord, il y a quelque chose de formellement poétique qui rend le récit palpitant, rapide, envoûtant. Les retours à la ligne transforment certains chapitres en véritables morceaux de poésie faite de vers libres. D’ailleurs, tout le livre est rédigé comme tel. Quelques paragraphes bien classiques, qui dérivent en une succession de phrases concises, fulgurantes, frappant à coup sûr et marquant un rythme diablement – ou vauvertement ? – efficace.

Le livre ne se complaira d’ailleurs pas dans les quiproquos qui font les bonnes comédies, ni dans les lieux communs qui défigurent un bon texte pour en faire une niaiserie hollywoodienne. Tout réside dans la vitesse, dans l’enchaînement, dans cette situation nouvelle à laquelle il faut faire face. Comme disait Pascal, on n’a pas le choix de parier ou non, on est embarqué. Et dans quelle galère !

Régis nous incarne dans une expérience rare et pourtant banale. Le couple au bord de la rupture, nous le connaissons tous, nous l’avons éprouvé. Sauf que Régis nous offre l’occasion rare d’expérimenter cette expression passe-partout et affligeante, que l’on inflige à tour de bras : « Mets-toi un peu à ma place », et toutes ses déclinaisons. Sauf qu’une fois à sa place à elle, une fois elle dans ton corps, qu’elle va remodeler à son image, et toi dans le sien, que tu adapteras à ton confort, tout change. Absolument tout. Tu n’avais pas idée.

Et cette scène pudique et parfaitement rendue, où tu auras des relations sexuelles avec ton corps, alors que tu es dans celui de ta femme, c'est ton corps que tu sens se presser contre ton âme… Un corps à corps comme rarement on en avait vu.

Il y avait vraiment de quoi écrire un roman. Pas celui de l'année, mais clairement l'un de ceux que l'on ne peut pas manquer.

Mari et femme sortira pour la rentrée littéraire et devrait être en librairie le 25 août.