Maurice Betz (1898-1946), romancier et traducteur

Les ensablés - 02.02.2013

Livre


Maurice Betz est un romancier parfaitement oublié. En revanche, on se souvient de lui comme germaniste et traducteur des grands textes allemands. L'autre soir, j'en parlais à mon ami Guillaume. Il m'interrompt aussitôt : "Le traducteur de la Montagne Magique ? J'ai lu le Docteur Faustus, c'était insupportable et je me suis rendu compte que ce n'était pas Betz qui l'avait traduit!" Maurice Betz fut également l'ami et le traducteur de Rainer Maria Rilke qu'il présenta à son autre ami, Emmanuel Bove. Mais qui se souvient de Maurice Betz romancier?

 

Par Hervé Bel

 

 

Il est l'auteur de "L'incertain" dont le Figaro, dans les années 20, parlait comme un Goncourt potentiel. A l'occasion de sa parution en 1925, Emmanuel Bove fit paraître un article louangeur dans Les Nouvelles Littéraires dont on pourra lire l'intégralité en annexe de la biographie de Cousse et Bitton sur Bove. Bove écrit: Je revois Maurice Betz dans cet appartement où le soleil n'atteint le rebord du balcon qu'à partir de 4 heures de l'après-midi. Grand, mince, chaussé d'escarpins, le nez fort, le teint pâle, il ne faisait pas un geste. Attentif, il observait.

 

Maurice Betz est alsacien et donc allemand lorsque la guerre 14 éclate. Malgré son amour de la littérature allemande, Betz se sent avant tout Français. Il s'engage dans l'armée française après avoir fui l'Alsace. Ce destin fait songer, à quelques années de là, à celui de Jacques Decour (dont les excellentes éditions de la Thébaïde viennent de publier plusieurs textes sous le titre "Faune de la collaboration"), également germaniste, amoureux de la langue allemande et entré très tôt dans la résistance qui lui fut fatale (nous y reviendrons)

 

De sa vie, je sais peu de choses. Marcel Arland dans son Avant-Propos sur "Les souvenirs du bonheur" écrit : On ne pouvait connaître Maurice Betz sans être frappé par sa pudeur et sa bonne volonté tout ensemble, par ses scrupules et sa discrète ardeur, comme aussi par cet air un peu démuni, un peu meurtri, qui donnait à son sourire une grâce plus touchante. Betz mourut à l'âge de quarante-huit ans, après la guerre. Sur la toile, il est impossible de trouver la moindre photo de Betz. Il s'est effacé derrière ceux qu'il a traduits, tandis que ses romans prenaient le chemin de l'oubli. C'est curieux, la postérité littéraire concerne rarement les écrivains discrets, timides, comme si le texte n'était pas le seul critère du jugement, qu'il fallait aussi la faconde, l'aisance, l'instinct médiatique (expression récemment entendue dans un café). Je songe à Guérin si peu confiant en lui-même, à Calet, bien sûr, Hardellet, et tant d'autres qui, écrivant de bons livres, voire de très bons livres, restaient dans l'ombre, hésitaient à paraître dans le monde. Mais la discrétion, si elle est une qualité humaine, n'est pas forcément une qualité littéraire.

 

J'ai donc lu Les souvenirs du bonheur, titre classique, poétique, pour me faire une idée de la valeur de Betz écrivain.Le roman a la forme d'un journal écrit à partir du 17 juillet jusqu'en novembre. Le narrateur dont l'activité n'est pas très claire commence par ces mots: Encore quelques jours, et tout sera terminé. Quelques matins encore, pendant lesquels je me sentirai agité ou trop léger, tu nous auras quittés. De qui parle-t-il? La forme du journal permet de développer une action présente, tout en expliquant le passé, ce fait que bientôt ce "tu" aura quitté le narrateur et sa femme.

 

C'est une histoire toute simple: un couple sans enfant s'attache à un garçon dont le père est mort à la guerre de 14 et la mère remariée à un homme brutal avec lui. Lentement, le couple s'attache au jeune adolescent, apprenti agile, mais d'esprit simple et d'intelligence moyenne. Et tout va bien. Le diariste raconte les moments de bonheur, quand le grand enfant est là, attaché à ses parents adoptifs, passionné de bicyclette. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est l'amour partagé qui illumine le souvenir. Sur l'instant, on ne sait pas que le bonheur est là: L'ai-je senti (ce bonheur) assez fortement, tandis que nous étions assis sur cette banale terrasse de café de N..., à l'ombre d'un parasol, pour être capable d'en tirer encore aujourd'hui un peu de miel, à travers tant d'amertume ? (p.198)

 

L'enfant change...[/caption] Ce n'est pas sûr. "Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus", dit Proust. Ce n'est qu'avec la distance qu'on les aperçoit, à jamais inaccessibles. Car on change. Et l'enfant chéri par le narrateur change aussi, imperceptiblement, aussi bien physiquement que moralement. Est-il possible qu'un être change de fond en comble? que tout se modifie en lui, au point qu'il devienne méconnaissable? Les bienfaits, les baisers, les caresses peuvent-ils passer sur un enfant sans laisser de trace?

 

Pour une fois, il ne s'agit pas de l'amour entre un homme et une femme, mais du lien filial que l'on croit (veut croire) immortel. Sujet tabou que celui de l'amour filial... Il n'est pas acquis, on s'en rend compte après. Que l'enfant du roman ait été adopté importe peu... En le lisant, nous pensons à nous et nos parents, à nos propres enfants si nous en avons. Ces enfants pour qui nous sommes tout, les perdrons-nous un jour? Oui, il se peut que nous les perdions, qu'ils nous échappent, peu à peu. On les serre dans nos bras, on leur fait sentir cette désespérante affection qui nous porte vers eux, croyant ainsi nous les attacher à jamais, mais, un jour ou l'autre, nous aurons peut-être le sentiment (pas toujours, soyons optimistes) qu'ils s'en moquent voire nous repoussent.

 

D'autres amours viennent dans leur vie. La pérennité de notre sentiment joue contre nous. Ils s'attachent à ceux dont l'affection est nouvelle et assurément périssable: c'est ainsi, et c'est cette terrible évolution que Betz nous raconte. Un jour, le fils adoré part, se fâche, ne reviendra plus. Que faire? Comment vivre après? Pour survivre, il faut tuer le fils, admettre sa disparition. Car si l'amour d'un fils peut se perdre, celui des parents n'est pas non plus acquis. Betz le laisse entendre, tout à la fin. Le livre suscite la réflexion plus qu'il ne passionne. Il aurait fallu épaissir l'ouvrage. Il est superbement écrit, comme on savait écrire à cette époque, mais l'émotion ne passe pas assez. On peut avoir un beau sujet et ne pas l'explorer assez. Il y a encore des choses à écrire sur ce domaine. Ensablé, Betz le demeurera, je le crains, mais l'importance qu'il eut par ses traductions des grands chef-d’œuvres allemands, et ses liens avec les écrivains des années 30, méritaient bien un détour sur son œuvre romanesque.

 

Hervé BEL