Mauvaise humeur de Noël

Les ensablés - 20.12.2012

Livre


[caption id="attachment_4056" align="alignleft" width="300"] Le luxe[/caption] C'était avant-hier soir, il était 23 heures. Après avoir vu un magnifique ballet "Don Quichotte" à l'Opéra de la Bastille, je rentre à la maison avec ma femme en passant par les Champs, pas très loin de l’Étoile. Nous voilà devant les vitrines d'un célèbre maroquinier-malletier. Gigantesques vitrines où trônent des mannequins vêtus d'or. Là tout est luxe et peu de volupté. Des Japonais photographient, se prennent en photo devant ces œuvres d'art inoubliables. Vite, nous prenons la rue Bassano, au coin du magasin. Et là, nouvelle vitrine. Cette fois, une vingtaine de photos représentant des immeubles décrépis, le ventre d'un homme déchiré par une plaie mal couturée, une machine à laver abandonnée au milieu d'une décharge. Comprenez, là, on est devant une œuvre d'artiste en révolte, on s'incline: quand même ce maroquinier! Et ma femme a ce mot: "On gagne du pognon avec les riches, mais on pense quand même aux pauvres!" Tout était dit. C'est une mode maintenant dans le commerce. On gagne de l'argent, mais on aime l'art, on aime les hommes, les animaux et les arbres: on est solidaire. Solidaire, grand mot à la mode! S O L I D A I R E. Je songe à "Masques" du regretté Chabrol, à cette scène finale où Noiret, dévoilant sa nature, prononce plusieurs fois avec dégoût le mot "cœur". Avoir du cœur! J'ai envie de prononcer avec le même dégoût ce mot "solidaire" que le commerce galvaude à tout propos, et pas que le commerce. La mode. Énorme escroquerie inventée par les pubars, approuvée par les puissants illettrés sur-diplômés des boutiques, et destinée à plaire à la naïveté des foules ou à l'universelle hypocrisie! C'est Noël. Alors j'ai fait un vœu cette nuit. J'ai rêvé que le 26 décembre il n'y ait plus d'affiches sirupeuses dans le métro, qu'enfin la vérité soit dite, que le monde se montre tel qu'il est. Dans ce monde, le maroquinier-malletier avouerait sur d'immenses placards sa profonde nature. Il dirait, l'honnête maroquinier en grosses lettres noires: Je suis là pour gagner de l'argent, je vends des sacs et fais des bénéfices. La misère m'est indifférente. Je créée de la richesse. Je me moque de mes employés. Je ne leur veux pas de mal, mais mon objectif est qu'il y en ait le moins possible. Chaque année j'invente des motifs pour ne pas les augmenter. Je leur fais croire qu'ils sont des collaborateurs, et j'ai donc gommé de mon vocabulaire le mot "salarié". Peu à peu, je dévore leur vie privée, et je les associe à mes actions "humanitaires" afin que leur participation bénévole rejaillisse sur mon image. Le mot "solidaire", cela fait vendre! Et pas que ça: le Développement Durable, et les resto du cœur, et tout ces mots que j'utilise pour faire croire aux gens qu'en m'achetant ils sont bons! Alors, en ce jour de Noël, je vous le dis: je suis là pour vendre, c'est tout. Quelle révolution salutaire ce serait! Le malletier continuerait à vendre ses belles malles, mais on saurait à quoi s'en tenir. Plus de manipulation! Les choses seraient remises à leur place. Le commerce serait le commerce. Le travail serait le travail, tout simplement, et pas un mode de vie. Plus de moralité à toutes les sauces, mais la vérité! Entre le mot et la chose, les phrases et ce qu'elles décrivent... L'écart grandit. Franchement, que préfère-t-on? Un monde qui dit le bien et ne le fait pas? Ou un monde qui ne dit rien et ne fait rien? Pour exister il faut se heurter. Joyeux Noël à tous!