Mélanges de sangs, Roger Smith

Clément Solym - 30.09.2011

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Afrique du Sud, de nos jours. L’apartheid est bien révolu mais l’harmonie entre Noirs et Blancs est encore un doux rêve et les contrastes entre la population du Cap, une évidence bien visible. Les quartiers cossus, « sanctuaire des privilèges » sont peuplés de Blancs et le ghetto noir des Cap flats regorge de malfrats, junkies et autres marginaux condamnés d’avance, sans illusions ni espoir d’une vie meilleure.

Un lieu de désolation, « groupes aux coins des rues, gangsters occupés à dealer, voisins qui s’insultent ». Le mélange de populations s’effectue de jour mais la nuit chacun retrouve son « camp » et les intrusions « hors milieu, hors temps » sont une transgression dangereuse qui mène fatalement au drame. Alors, prudence !

Tous les personnages de ce roman vont se retrouver, à un moment, hors de leur territoire respectif et déclencher alors affrontements et ruptures fatals, dysfonctionnement inéluctable et destructeur. Une spirale infernale va tout emporter sur son passage, ne laissant personne indemne.

Véritable chaos pour le lecteur, abasourdi par tant de violence, éreinté par le rythme effréné de l’histoire et attristé aussi par l’absence totale d’espoir ou de rédemption. Un roman vraiment noir.

C’est dans une atmosphère moite et sordide que débute cette histoire. Le lecteur, dès les premières pages ressent avec une vive oppression l’état d’insécurité permanente dans lequel évolue le personnage principal, Jack Burn, ex-marine américain.

Rien ne nous rassure, même le héros inquiète. Il n’est pas vraiment sympathique, sa brutalité effraie un peu et lorsqu’il abat les voyous minables venus menacer sa famille, sa légitimité n’a alors rien d’immédiat et ne le rend pas particulièrement attachant. Le lecteur est méfiant et le restera jusqu’à la dernière page.

A l’issue de ce meurtre, se dévoilent d’autres personnages tout aussi insaisissables et inquiétants. Le témoin de ces meurtres, Benny Mongrel, ancien taulard, Rudi Barnard, le flic véreux, immonde dont l’odeur donne la nausée, prêt à tous les sévices, complètement illuminé et sans état d’âme, écœurant au plus haut point , si monstrueux que sa mort est un soulagement. 

Ou encore, dans les bas-fonds du ghetto, Carmen Fortune, camée au « tik », complètement paumée, sans véritable envergure pour attirer une quelconque sympathie, trop abîmée. Tous ces personnages liés les uns aux autres par une violence intense meurtrière et sans appel, un instinct de vengeance redoutable évoluent en enfer et n’ont aucun espoir de rédemption.

Alors, lorsque surgit d’ailleurs, presque en filigrane, comme un second rôle, l’inspecteur Disaster Zondi (la police des polices), tel un justicier, un vrai héros que le lecteur va pouvoir aimer, on respire un peu mais son évocation éphémère, son implication toute relative finalement (mais nécessaire malgré tout), ne suffira pas à juguler tout le désordre et toute la violence qui règnent au Cap ni calmer la peur du lecteur ou ramener un peu d’ordre moral dans une société sans repères où les inégalités sèment le désespoir, où le pouvoir ne fait plus face, vaincu, gangréné par la corruption, où l’Apartheid a laissé des blessures douloureuses toujours vives, ineffaçables.

Soulager sa souffrance pour pouvoir survivre en réglant ses comptes personnellement semble être la devise de tous ces personnages, devise qui les condamne à une solitude déchirante inévitable. Un livre sans rémission, brutal, cabossé qui n’est pas sans rappeler « Zulu » de Caryl Ferey. Un premier roman remarquable, récompensé d’ailleurs par le « Deutschen Krimi Preis » et bientôt adapté au cinéma. A suivre, donc.

(Traduit de l'anglais par Mireille Vignol)

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