Même les riches peuvent avoir besoin d'une assistante sociale

Nicolas Gary - 04.09.2018

Livre - Le dilettante Delome - Delome Jours de deche - Dilettante RL 2018


ROMAN FRANCOPHONE – Paris. Un jour. Un matin. Les huissiers. Et pire : les forces de l’ordre. Ce n’est pas un groupe de migrants que l’on expulse : juste un galeriste désormais fauché plus ras que les blés. Jours de dèche fait mouche. Didier Delome, lui, virevolte.


 

 

C’est l’histoire de Molloy que l’on aurait confié à une assistante sociale. Et presque tout est dit : l’incapacité, l’incompétence, voire mieux : l’inadaptation. Où quand l’anecdotique pour le commun des mortels devient insurmontable. Et pourtant, il faudra passer sous toutes les fourches caudines que la société présente. Sans exception.

 

Notre narrateur est un homme d’une belle soixantaine d’années, totalement dépouillé : sur la paille, amplement sèche, jaunie, épuisée. On se présente pour un état des lieux : les autorités idoines procèdent, on va l’expulser, la chose est désormais actée.

 

« J’ai toujours mené la grande vie, puis je me suis retrouvé à la rue sans rien, démuni, ayant tout perdu ; et l’effroyable urgence de ma situation m’a soudain assommé en pleine face avec la violence d’un gnon magistral qui m’a laissé groggy sur le banc du boulevard voisin où j’avais atterri. »

 

Ayant manqué le suicide qui devait le sortir de tout le pétrin ambiant, notre narrateur n’a d’autre choix que d’accueillir l’humiliante séance d’expulsion. Les cachets n’auront pas fait leur œuvre — les bons bourreaux, de nos jours, ne courent pas les offices.

 

Mais, suivi par une Bonne Fée — l’assistante sociale — la rue sera évitée de peu : il faudra gagner Villiers-le-Bel pour profiter d’une chambre d’hôtel, gracieusement mise à disposition. Et qu’il faudra renouveler chaque semaine, en recourant aux bonnes grâces de l’administration. Vie d’effroi. Et pourtant, quelqu’espoir demeure, s’infiltre, comme un ruissellement d’eau entre le plâtre, le papier peint et le béton du mur. Pas folichon l’espoir, donc.   

 

Réapprendre à vivre, différemment, et ce, du fait des bienveillants soins de la Bonne Fée. « C’est elle qui tire les ficelles des différentes administrations vaches à lait dont mon sort dépend. Et jusqu’à présent, cela nous a plutôt bien réussi », pourra se targuer, mais bien plus tard, le narrateur presque rassasié.

 

Dans cette folie douce, tout est disproportionné : l’expérience de la misère pour qui a connu l’opulence devient une source d’étonnements simples et journaliers. Et c’est à ses côtés que le lecteur traverse un roman diaboliquement beckettien. Ce n’est pas le rien, c’est le un-peu-moins-que-rien. C’est le héros sublime, Molloy — l’homme qui suçait des cailloux après les avoir savamment fait transiter entre ses différentes poches — qui ressuscite.

 

Mais à l’absurde de Samuel Becket, Didier Delome oppose la reconstruction patiente, minutieuse, administrativement méthodique. De quasi-plus-rien, il faut revenir dans la société avec vraiment-pas-beaucoup-mais-déjà-un-peu. L’espoir de la reconquête sociale — certes, sans les perroquets rares qui coûtèrent une fortune à l’achat et une autre à l’entretien. De riche galériste parisien à apprenti plus-que-pauvre, c’est un roman de réapprentissage qui se déroule.

 

Tout va compter — littéralement, même, se compter : la moindre dépense, la moindre victoire… L’obtention d’une aide, une indemnité journalière ici, une autre là. Revenir à la vie par la plus petite et modeste des portes – toujours avec l’écriture non loin. Des pages tapées sur un onéreux ordinateur, vestige d’une vie d’avant.
 

[Extrait] Jours de dèche de Didier Delome

 

Qui sait si, d’ailleurs, Molloy pris en charge par les services sociaux ne s’en serait pas lui aussi sorti. Passer de la splendeur à la misère, avant de redevenir, de se reconquérir : traverser la déchéance… Et tout cela avec une langue délicieuse, aux lointains accents intellectuels — et un humour qui rappelle combien l’autodérision importe. Cruciale, même.

 

Oh, à ce titre, confidence de l’éditeur : ne cherchez pas Didier Delome sur internet. Il n’existe pas. Mais Le Dilettante fera paraître un prochain écrit sur son enfance dans les années 60 — comme un prequel, et un autre roman, plus contemporain « de cet homme qui a tout vu, tout lu, tout su… » Et préserve son mystère.
 

 

Didier Delome — Jours de dèche — Le Dilettante — 9782842639556 – 18 €
 

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Pour approfondir

Editeur : Le Dilettante
Genre :
Total pages : 258
Traducteur :
ISBN : 9782842639556

Jours de dèche

de Didier Delome

Est dans la dèche qui a déchu, a déchu qui est en déchéance, qui est tombé, s'est retrouvé, tel un déchet, à ras de terre, à fleur de sol. Pour le poissard, le dénué, s'amorce alors des jours de misère qui comptent triple et qu'il va falloir endurer en avançant sur les coudes, patiemment et sans trembler. Ce sont pareils jours que nous chronique par le menu Didier Delome. Jusqu'à un certain moment, sa vie de galeriste parisien, de dispendieux dandy, " était une fête où tous les vins coulaient ", une fiesta surpeuplée dont il fendait la foule, verre en main et perroquet à l'épaule. Puis tout s'est défait, a sombré dans un chaos dépressif, une nuit poisseuse, grouillante de cafards, que le suicide, raté, ne peut engloutir et s'achève par l'intervention des huissiers. Out. A la SPA les aras, à l'encan l'art et à la rue l'homme du monde. On assiste alors, narré jour après jour, à une infatigable reconquête de soi, à un méthodique et impitoyable exercice de reconfiguration : vie chiche, à la piécette près, survie au cordeau, chaque objet comptant, mesurer les déplacements et surtout faire face, faire avec autrui, renouer. De Villiers-le-Bel à Reuilly-Diderot, du RER à la dérade permanente, d'un hébergement l'autre, rue après rue, au fil d'entretiens d'embauche sans vrais lendemains, le personnage surnage, espère, redoute. Rien ne vient. Seul sol ferme où, sans bâtir, faire germer : l'écriture, là, présente. Alors écrire envers et contre tout. En espérance. Demain est un autre jour.

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