Mes espoirs de retour: "Nicolo-Peccavi ou l'affaire Dreyfus" à Carpentras d'Armand Lunel (1892-1977), par JH Coudy

Les ensablés - 06.04.2014

Livre


nicoloLe prix Renaudot fut attribué pour la première fois en 1926, nouvelle "Belle Époque" avant la crise des années trente, où la France goûtait les charmes du dernier gouvernement Poincaré et du Franc-Or. Ce fut le roman d’Armand Lunel «  Niccolo-Peccavi ou l’affaire Dreyfus à Carpentras » qui inaugura la série. Qui se souvient aujourd’hui d’Armand Lunel, qui écrivit deux livrets d’opéra de Milhaud, était professeur de philosophie de son état et probablement dernier locuteur du shuadit, le judéo-provençal ? Le roman "Niccolo-Peccavi" commence à la fin du dix neuvième siècle au temps où la communauté juive de Carpentras existait encore, le soir même où le conseil de guerre siégeant à Rennes rend son verdict dans le deuxième procès d’Alfred Dreyfus, soit le 8 septembre 1899. Épisode important de l’Affaire, le jugement du conseil de guerre ayant envoyé le capitaine Dreyfus en Guyane, où il a passé quatre ans à l’île du Diable (pour l’avoir vue de près, on n’y débarque pas, et l'on devine dans quel abîme de désespoir a pu plonger l’officier alsacien)  est cassé, et la procédure reprise. Pour autant, Dreyfus n’est pas acquitté mais condamné à dix ans de forteresse par cinq voix contre deux ( une troisième l’aurait acquitté selon les règles de procédure en vigueur) après qu’on lui a reconnu les circonstances atténuantes. [caption id="attachment_5334" align="alignleft" width="300"]Alfred Dreyfus Alfred Dreyfus[/caption] Chez les juifs de Carpentras, dans la famille du narrateur, c’est la consternation : malgré l’absence de preuve, les juges militaires n’ont pas voulu désavouer l’institution et pris une décision qui tient compte de l’absence de charges mais maintient la culpabilité. C’est ce soir-là même qu’un coup de sonnette tardif retentit à la porte de la maison d’Abranet, le grand-père de celui qui conte l’histoire, commerçant de la place des Oies à Carpentras ; Abranet, malgré les mises en garde son épouse qui craint l’intrusion d’un «méfékin » (mot du judéo-provençal, qui désigne un mauvais garçon ) va ouvrir. Se déroule alors une scène ahurissante : Abranet reconnaît dans l’homme qui se présente à sa porte, Augustin Nicolo-Peccavi , commerçant fournisseur en tissu de l’évêché et surtout « l’antisémite le plus notoire de la ville », un homme que la femme d’Abranet, Mamet, avait « toujours mis plus bas, malgré sa situation et son argent, que le dernier «rhalambouilleur d’Alsace », la plus sale « rastrapouille de Bayonne » (une note nous apprend, et on s’en doute, qu’il s’agit de termes de mépris judéo-comtadins). S’ensuit une bagarre dans le vestibule, Abranet tombant à bras raccourcis sur l’intrus qui, curieusement, ne se défend pas mais supplie qu’on l’écoute. Abranet finit pas y consentir. Il a bien du mérite ; en ces temps de poussée antisémite que l’Affaire a favorisée, Nicolo-Peccavi n’est-il pas l’auteur dans «  Le Veilleur du Comtat » d’un article dont on citera un extrait : « Les circoncis de Carpentras, en 1830, après avoir ruiné la plus grande partie de la population rurale en agiotant sur la lavande, le chardon, la garance et la graine de ver à soie, ont formé une bande noire pour la fabrication de la fausse monnaie… Nous proposons de rétablir contre eux, conformément  aux coutumes locales, le châtiment du «capo» infligé par les enfants. » ( autrement dit, l’obligation pour un juif de se découvrir dans la rue si des enfants lui criaient "capo", qui exista jusqu’au milieu du 19ème siècle). Mais pourquoi cet homme aux convictions clairement affichées vient-il de nuit chez l’un des commerçants juifs de la ville, dont on apprendra, par la suite, qu’il fut le condisciple au lycée ? C’est une histoire en résonance avec l’affaire Dreyfus  que Lunel, avec humour et cruauté, raconte, balançant entre le passé, juste avant l’émancipation des Juifs accomplie par la révolution française et le premier consul, le temps de l’affaire Dreyfus elle-même et ces années vingt  du vingtième siècle dont le narrateur se souvient. En résonance avec l’affaire, parce qu’il s’agit bien de savoir ce qu’est être juif, comment être juif dans une société non-juive, quel rapport on peut avoir avec la nationalité du pays qui vous accueille, si l'on a le droit d’être un officier français quand l'on est juif, et comment donc l'on peut être antisémite comme Niccolo-Peccavi quand on n’est pas bien sur de qui étaient ses ancêtres... C’est l’histoire d’un déchirement et qui remonte à loin, d’autant plus étrange que sitôt rentré chez lui, de l’autre côté de la place, Niccolo-Peccavi "avec une belle voix de basse" lance à celui qui l’a reçu : "Catamarret ! Bardain ! Macassé ! L’aurilho de toun paire !", formule provençale conjuratoire employée autrefois par les gamins lorsqu’ils rencontraient un juif. [caption id="attachment_5333" align="alignleft" width="150"]Armand Lunel Armand Lunel[/caption] Armand Lunel entraîne son lecteur (c'est-à-dire moi-même, vaguement culpabilisé par la présence sur la page de garde de quatre coups de tampon rappelant que l’exemplaire qu’il feuillette appartint au Grand Cercle –qu’était-ce donc que le Grand Cercle?, et fut probablement volé un jour lointain...) aux derniers temps du règne de Louis XV où débarquent à Carpentras des nomades, juifs d’Allemagne, dont le manque de savoir-vivre "n’atténue en rien nos préjugés séculaires et, au fond, parfaitement légitimes contre les Ashkenazim", et qui finissent par être expulsés de la ville à la grande satisfaction des juifs de Carpentras mais laissant une femme qui aura un fils d’un juif marginal et comédien. L’enfant sera l’objet d’une féroce conquête spirituelle ; entre l’Église et la Synagogue, l’empoignade est rude: "A Carpentras tout le monde s’en mêlait, l’évêque, ses domestiques, les nonnes, les jésuites, les capucins, les prêtres comme les laïcs, et même les enfants, etc ! Il n’y a rien de mieux, pensaient-ils , pour s’assurer d’une place au ciel que de commencer ici-bas par le salut d’un israélite. Mais nos pères, certes plus que nous, avaient la nuque dure et, loin de se prêter à ce petit jeu, ils restèrent si fiers de leur race obstinée que, s’il n’y eut jamais terre ingrate à la parole du Christ, ce fut bien, pour leur honneur et celui de leurs fils, notre antique juiverie." On se doute que les extravagances, les retournements d’attitude de Niccolo-Peccavi ont quelque chose à voir avec cette lutte de conscience ; et que l'on n’est pas impunément marrane alors que semble reparaître, il n’y a qu’un peu plus de cent ans, dans une ville de la troisième république une manière de «  limpieza del sangre » qui fut l’obsession de l’Espagne de Philippe II. Ce pourrait être tragique, et d’une certaine façon cela l’est, sans que nous dévoilions l’histoire étrange de Niccolo-Peccavi; burlesque aussi parce que le malheureux, outre ses troubles d’âme, a des difficultés de ménage: n’a-t-il pas épousé alors qu’il est à la soixantaine, une Marie-Monique fort jolie (et qui trouble narrateur pré-adolescent alors qu’elle paraît au balcon de la maison Niccolo-Peccavi )? Un homme de cet âge s’expose à ce que la jeune femme, nonobstant l’agréable situation sociale que lui a  donné son vieux mari soit sensible aux compliments de beau-parleurs... Surtout s’ils ont un nom aristocratique et qu’en sus, le vieux mari ne sache plus très bien qui il est et que ses affaires s’en ressentent. Ajoutons que c’est à Carpentras que le capitaine Dreyfus fut assigné à résidence ce qui vaut une description désopilante d’une visite collective de vieilles dames juives rassemblées dans un omnibus à cheval. Et nous ne sommes pas près d’oublier l’injure "Ralosh de Bayonne" dont Lunel nous précise qu’il s’agit d’un terme "à peu près intraduisible et marquant le comble du mépris dont le public juif accablait l’un des personnages, Aman, rassemblant tous les ennemis passés et présents d’Israël, lors de la représentation annuelle d’une pièce lors de la fête de Pourim." «  Niccolo-Peccavi » a été réédité en 1976  dans la collection Folio, pour son cinquantenaire. On doit pouvoir encore le trouver dans quelque devanture de libraire. PS. Armand Lunel, qui avait été l’élève d’Alain à Paris en classes préparatoires fut le professeur de Léo Ferré qui avait un goût très vif pour la philosophie.