Mes espoirs de retour par H.J Coudy: "le temps des hommes" de Julien Blanc (1908-1951)

Les ensablés - 04.08.2013

Livre - Coudy - Légion - Blanc


Les éditions Finitude publie le dernier tome des Mémoires de Julien Blanc. Eh bien, on ne peut pas dire que le dernier tome de la suite autobiographique «  Seule la vie »de Julien Blanc : «  Le Temps des Hommes » ait été écrit pour attirer le lecteur soucieux de se remonter le moral au fil des pages. Si «  Joyeux, fais ton fourbi… » finissait sur une note un peu plus gaie, de sortie des Bat’ d’Af’, de retour à la vie civile, d’espoir de changement de route, «  Le Temps des Hommes » n’y donne pas vraiment suite.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

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Dans la même veine de sentiment désespéré, le narrateur se demande ce qu’il va pouvoir faire de sa vie ; les nécessités matérielles le ramènent chez sa «  marraine », aux bons conseils et aux  bonnes fréquentations ; bien entendu, ça se passe mal, en particulier en présence d’amis de la dite marraine et d’un général à l’ancienne, séance à l’issue de laquelle l’ancien joyeux tient à faire connaître à la distinguée assemblée la façon dont la nature l’a doté… Ça ne serait qu’ennui passager si l’administration ne se rappelait à lui par l’intermédiaire de la police qui vient lui signifier qu’il est «  tricard » en Ile-de-France et qu’il n’a que peu de temps pour mettre les bouts.

 

Ces temps lointains permettaient d’autres échappées, les engagements radicaux ; «  J’étais attiré par le communisme. Ses militants, prêchant le pacifisme, dénonçant l’arbitraire capitaliste, le crime contre l’humanité qu’est la guerre, et l’ignominie de certaines «  gueules de vaches » dont j’avais vu de près de jolis échantillons au Maroc et en France- ses militants, croyais- je, écrivaient moins pour les travailleurs opprimés que pour les garçons et les filles du malheur, «  ayant mal tourné », victimes de la société ». Las, une tentative d’adhésion au parti de la révolution mondiale tourne court, le bureaucrate rencontré voyant en Julien plutôt un anarchiste qu’un moine-soldat stalinien. Ce ne sera donc pas le communisme, mais le drapeau noir et, à cette époque, l’anarchisme, c’est l’Espagne.

 

C’est en Espagne donc qu’une nouvelle page d’un homme pas vraiment gâté par l’existence s’écrit au moment même où le pays, véritable conservatoire des traditions les plus réactionnaires et des délires révolutionnaires les plus imaginatifs, se dirige vers la guerre civile. L’épicentre de l’anarchisme est la Catalogne, taraudée par ses velléités sécessionnistes (elle l’est encore) et rythmée par la vie d’un prolétariat tenté par l’action directe. Notre homme ira donc à la Federacion Anarchista Iberica, la Fai, bras politique du mouvement à Barcelone, où il rencontre la camaraderie de gens qui ne demandent à la vie qu’à la servir pour l’émanciper et, de surcroît, l’amour et où il aura, encore mieux, le bonheur de la naissance d’un enfant. Ce sera un temps de plénitude et d’extrêmes difficultés matérielles et morale, comme si ça allait souvent bien ensemble : la guerre éclate, Julien, Paquita, sa compagne et ses amis partent pour Madrid vers laquelle se dirige l’armée d’Afrique de Franco ; Julien est infirmier, quelque part du côté d’Aranjuez, à quarante kilomètres au sud est de la capitale où l’on se bat avec acharnement. C’est sans doute, dans ce bref moment, où l’amitié et l’amour ne se démentent pas qu’il trouve un sens à sa vie ; mais tout cela durera-t-il, Julien est il fait pour le bonheur ?

 

Laissons le l’écrire avec ses mots en torrent ; Julien Blanc ne cherchait pas à créer un style, sans doute sa façon de se dire se rapproche-t-elle de tous ceux qui virent dans les années trente un temps de folie croissante. Il n’était pas Céline, comme un critique littéraire a cru pouvoir, curieusement, le lui reprocher mais simplement quelqu’un qui cherchait à dire qu’un bonheur trouvé résiste difficilement à la «  vie dégueulasse » (pour prendre le titre du livre d’un autre anar, Léo Malet). Dans une lettre de lui, adressée  à Armand Lanoux et que nous avons pu nous procurer, Julien Blanc exprimait son «  bourdon » qui devait souvent l’accompagner ; il est mort, nous l’avons dit dans le premier article à lui consacré, à quarante-trois ans, sans doute toujours accompagné de ce « bourdon ». Peut être l’aurait-il vu s’éloigner s’il avait su que plus de soixante ans après sa mort, il a des lecteurs, sans doute plus, qu’à l’époque de la publication de ses livres, qui ressentent toujours sa puissance d’évocation.

 

Henri-Jean Coudy