Mes espoirs de retour par HJ Coudy: "le dragon Solassier" de Jean Rudigoz.

Les ensablés - 03.11.2013

Livre


le-dragon-solassier-de-roger-rudigoz-894264894_ML... Et donc, aider Roger Rudigoz, dont le journal du début des années soixante a récemment été réédité chez Finitude (cliquer ici). Les hasards de la recherche nous ont enfin permis de mettre la main sur un exemplaire du « Dragon Solassier », premier tome de l’histoire, oui c’est une histoire même si elle est singulièrement exposée, on en jugera, d’une famille française au 19 ème siècle. Et pas n’importe quel exemplaire, puisqu’il fut celui de Lucien Rebatet, écrivain connu mais à la fréquentation difficile pour son attitude pendant la seconde guerre mondiale ; Rudigoz n’avait rien d’un homme d’extrême-droite mais il admirait le roman «  Les Deux Etendards » et l’écrivain et il le lui rappelle dans son envoi après avoir précisé qu’il l’avait, comme homme, beaucoup détesté… Mais le Dragon, donc. Cela se passe dans les très volcaniques années 1814-1815. L’Empire qui a réussi à liguer contre lui toute l’Europe, a été contraint à l’abdication, à l’exil comme roi de l’île d’Elbe ; les Bourbons, que tout le monde ou presque avait oubliés sont revenus dans les fourgons des alliés et ont réussi, en peu de mois à dresser contre eux la majorité de l’opinion. Ca ne peut plus durer, ça ne va pas durer longtemps. Ce ne sont pas les soldats, en rupture de ban qui manquent, et sont ouverts, comme  les gens qui s’ennuient, à toutes les propositions de complot. Ainsi est le capitaine Claude Solassier, qui, démobilisé, rentre chez lui, en Bresse. On s’attend à une suite d’évènements tragiques, de tractations sombres dans l’attente du retour de ce que Conan Doyle appelait la Grande Ombre, celle de Bonaparte bien sûr, de coups de sabres et de pistolets. Mais ça ne va pas être tout à fait ça ; des coups de sabre, il y a bien quelques uns sinon pourquoi mettre en scène un dragon? Mais l’intention de Rudigoz n’était pas de créer un autre brigadier Gérard (là aussi en référence à un personnage de Conan Doyle). Ce sont plutôt sur les chemins de la rencontre des femmes, de l’amour, de l’introspection et du sens de la vie que va avancer, d’un pas méditatif, le cheval du Dragon. L’Histoire, avec une majuscule, est là, bien sûr mais l’histoire ici racontée est à côté, faite d’évènements qui n’en sont pas vraiment, de plaisirs du sexe à tout le moins compliqués, comme s’il y avait plus de sens à vivre dans l’écho de grands évènements (la marche de l’Aigle vers Paris, les Cent-Jours et, comment ne pas y arriver, Waterloo) que d’y participer, même perdu dans la foule. Pourtant , tout se met en place pour une imitation d’un roman d’Alexandre Dumas, le capitaine demande l’hospitalité à une dame noble, survivante de la Terreur qui lui a pris son mari, chez qui il va rencontrer à la fois sa nièce, Françoise, dont on se doute qu’elle est attirante et un homme qui se présente comme le lieutenant Dubois et en lequel il reconnaît le valeureux colonel Cruas, qu’il a croisé sur les routes d’Espagne, quelques années auparavant ; et puis voilà, les gendarmes qui ont ordre, on est sous Louis XVIII, d’arrêter le comploteur bonapartiste Cruas. Les gendarmes y échoueront dès lors que Cruas sait trouver un témoin qui jure de l’identité du lieutenant Dubois. Il propose à Solassier d’être son homme dans un complot qui, sur la ville de Lyon, prépare le retour de l’Empereur. [caption id="attachment_4955" align="alignleft" width="271"]1er régiment de dragons 1er régiment de dragons[/caption] Le Dragon va accepter, sinon où serait le plaisir? mais c’est là que le scepticisme rudigozien et son humour vont faire dévier le récit : le complot ne s’avérera pas sérieux, composé d’une collection de caractères extravagants, et bien évidemment d’un traître : Notre chef est un général de soixante dix ans , un maniaque qui ne comprend pas la portée de ce qu’il fait…autour de lui gravitent quelques officiers qui se sont aperçus qu’ils étaient cocus depuis le 18 Brumaire, des avocats en mal de grandeur et d’absolu- ce sont les plus vils- …quelques femmes frigides et bavardes puis deux ou trois écrivains qui n’ont pas assez de talent pour pouvoir espérer réussir dans la politique…  ; au milieu de cette redoutable phalange, le traître qui n’est par forcément un méchant homme. C’est tout simplement un homme comme les autres qui, lui, a des raisons de trahir. Il peut en avoir de basses, c’est souvent le cas ; mais il peut en avoir de sublimes, de touchantes , parfois de désintéressées. Dans aucun cas, il ne sait clairement qu’il est un traître. C’est pour cela qu’il est malaisé de le démasquer. Passons sur le notaire Verner, lui aussi du complot, mais qui aimerait bien savoir s’il a des chances de réussite, et dont le Dragon réussira le tour de force de coucher avec la femme et les deux filles ce qui ne laisse que peu de place pour le combat clandestin d’autant que l’affaire devient incompréhensible du fait de l’étrange attitude de Cruas, on n’en dira pas plus. L’essentiel est que le Dragon, bien malgré lui, se trouve obligé de tirer le sabre contre les gendarmes, finit par être plus préoccupé par ses relations avec l’ardente Françoise d’une part et une mystérieuse inconnue, au prénom d’époque de Marie-Louise dont le visage le foudroie d’amour, mais qu’il ne pourra désirer puisqu’il l’aime (c'est un officier de cavalerie bien compliqué). Et le voilà qui avoue à Françoise, son amante et bientôt la futur mère de son enfant : Je n’aime pas Marie-Louise de la façon que vous pourriez penser. Ce n’est ni un désir physique ni un besoin moral qui m’attache à elle. C’est un sentiment trouble et incompréhensible …  ; et il ajoute, lucide : Je l’aime…mais je ne crois pas que puisse être heureux avec elle. Il y a dans son âme quelque chose de noble qui ne convient pas à mon caractère ; je suis un homme de peu de foi et de peu de vertu, et je n’aime que mon plaisir. Pas question que Solassier soit un héros romantique ! Pendant ce temps là, les orages de la grande Histoire se font entendre presque à portée de voix, l’Empereur renverse un régime à lui tout seul, sans tirer un coup de feu, mais tous les personnages de notre roman seront ailleurs comme si la vraie vie n’était pas dans les grands évènements sur lesquels on ne peut pas grand-chose et où l’on risque de perdre son temps et quelquefois son existence. Alors qu’il repasse en revue, il a le temps, des scènes de sa vie de combat quelque part en Allemagne ou à Borodino (que nous appelons La Moskova ), il finit par convenir que si «  la guerre est de toutes les occupations de l’homme celle qui ressemble le plus à sa nature…se faire pacifique était alors ce qu’il y avait de plus noble, de moins facile, et donc de plus passionnant. ». On comprendra qu’il n’est plus vraiment fait pour l’action qui, pourtant, envahit tout le pays. Réfugié chez un médecin, fou d’écriture et dont les propos sur les femmes lui vaudraient aujourd’hui l’ire du féminisme vigilant (« Elles  sont toujours ce que l’homme veut bien en faire. Et, en général, les hommes sont beaucoup trop bêtes pour imaginer un personnage »), le Dragon finit par considérer que : «  L’Empereur a ses raisons ! Françoise a ses raisons ! La marquise aussi, et le Roi ! Et la guerre, et la paix et les soldats et les pacifiques, et les bons et les méchants, tout le monde a ses raisons. Moi seul , je n’en ai pas…Je suis bien le seul à n’avoir et à ne trouver aucune raison de faire quoi que ce soit ! ». Alors que très, très loin gronde le canon de Waterloo que Chateaubriand prétendra avoir entendu lors d’une rêverie solitaire dans la campagne de Gand, le capitaine de Dragons dont on peut supputer qu’il a chargé à Eylau, considère que la liberté, c’est «  un ou deux jours d’euphorie et d’ivresse par siècle…Tout le reste, sous quelque régime que ce soit n’est que tyrannie… ». C’était sans doute le sentiment de Rudigoz qui préfère laisser ses personnages dans le courant de leur vie plutôt que de les mêler à ce qui n’aura finalement aucune importance ; l’ironie est bien présente chez cet homme sans illusion lorsqu’il fait dire à la marquise que pour la guerre, elle a «  trouvé la solution idéale : le jour de la déclaration de guerre, on met tous les soldats en prison, et pour l’armistice on les relâche ! ». La formule aurait plu au Sapeur Camembert… L’histoire continuera dans le tome suivant «  Solassier l’Anar » que nous n’avons pas encore lu et dans « Claire Solassier », petite-fille du Dragon, que nous avons lu mais on ne peut parler de tout (et puis Claire Solassier a des allures de «  bobo » du Second Empire qui nous ont horripilé, nous nous en tiendrons à son grand-père). Sans doute, le refus de Rudigoz de faire du simple roman d’aventures n’a-t-il pas favorisé, à l’époque ( 1956) le succès de librairie mais l’œuvre est assez originale pour que ne l’oublie pas, et qu’on la réédite, il y a assez de maisons courageuses pour cela.