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Miss Islande, celle qui voulait allumer et éteindre les étoiles

Auteur invité - 06.12.2019

Livre - Audur Ava Ólafsdóttir - Miss Islande Zulma - rentree litteraire 2019


ROMAN ETRANGER - Elle porte le nom d’un volcan, met des pantalons à carreaux et trace sa route. Dans l’Islande de 1963, pleinement indépendante depuis seulement ses 19 ans, Hekla quitte la ferme familiale et grimpe dans un bus pour la capitale, avec une machine à écrire dans sa valise. Elle lit et elle écrit, tout le temps. Elle veut écrire. Elle se sait écrivaine. Quitte à devoir prendre un nom d’homme pour se faire publier. À l’époque, le peu de femmes qui écrivent dans le pays sont jugées « sans talent ».
 
 
Rien ne la fera dévier, ni les compliments sur son physique et les propositions insistantes pour participer au concours de Miss Islande, ni les histoires d’amour, ni les difficultés de la vie quotidienne et la nécessité de gagner sa vie en travaillant comme serveuse, payée deux fois moins qu’un serveur, avec tous ces hommes qui cherchent à la tripoter.
 

Je me livre à un exercice de calcul mental. Si je travaille neuf heures et que je dors sept heures, il m’en restera chaque jour huit pour lire et écrire. Si j’ai envie d’écrire la nuit, personne ne m’en empêchera. Personne non plus ne m’y encouragera.


Et l’air de rien, un sens aigu, tout en sobriété, du détail. Comme lorsqu’Hekla hésite entre rester avec son amoureux, le poète, ou bien rentrer écrire. Ou pas. À son retour, elle trouve son chat qui l’attend devant sa porte : sur le trottoir les restes d’un oiseau éparpillé, « le bec, une aile et deux plumes ».

À l’image du Surtsey dont l’éruption scande l’ouvrage, les femmes font irruption sur la scène publique en Islande. Elles feront grève en 1975 pour obtenir l’égalité économique avec les hommes et le pays sera le premier à élire démocratiquement au suffrage direct une femme comme présidente, Vigdis Finnbogadottir, en 1980.

« Lux Mundi », s’est exclamé, en mettant Hekla au monde, le vieux vétérinaire qui se trouvait ce jour-là à la ferme, après s’être lavé les mains avec du savon Lux. « Lumière du monde », comme le roman de Halldor Laxness, prix Nobel islandais de littérature en 1955. Une histoire de poète et de rêves.

Hekla est têtue, comme les héroïnes qui peuplent les récits médiévaux de son pays - Dalir, sa région d’origine, est aussi celle de la célèbre Saga des gens du Val-au-saumon, dominée par la figure d’une femme, Gudrun Osvifursdottir.

Son meilleur ami, Jon John, est celui qu’elle avait choisi comme premier amant. Il est homosexuel et marin. Il lui coud une robe de princesse, lui offre les livres de Sylvia Plath ou Simone de Beauvoir. Elle lui sert de « fiancée », au besoin, pour la galerie. Il lui promet que s’il n’y a « pas de place en ce monde pour un homosexuel, il y a de la place pour une femme qui écrit ».

« Les femmes doivent choisir », observe sa meilleure amie qui attend son deuxième enfant et cessera d’écrire. Les hommes, eux, « naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des génies. Peu importe qu’ils écrivent ou non », alors que les femmes ont un corps, elles deviennent pubères et ont des enfants « ce qui les empêche d’écrire ».
 
Hekla réfléchit : « dans le monde de mes rêves l’essentiel serait : du papier, un stylo-plume et le corps d’un homme. Quand nous avons fini de faire l’amour, je me dis qu’il pourrait aussi remplir le réservoir d’encre de mon stylo ». Une nuit, elle se relève pour écrire et comprend qu’elle a « le pouvoir d’allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste. Et celui de l’éteindre ». « Le monde est mon invention », se dit-elle.
 
« Tu refuses d’être une femme comme les autres », lui rétorque son amoureux, le poète. Plus tard, sur le bateau qui l’emmène hors d’Islande, elle s’allonge sur le pont pour contempler le ciel et ces mots lui viennent : « je suis en vie. Je suis libre. Je suis seule. »

Audur Ava Ólafsdóttir, née en 1958 et auteure de Rosa Candida, qui a séduit le public français en 2010, nous offre là un nouveau roman enchanteur, couronné par le prix Médicis étranger 2019. Avec son style sobre et très visuel, son humour et un sens aigu du détail qui frappe.

En plein cœur, l’air de rien.
 
Laure Amblesec
 

Audur Ava Ólafsdóttir, trad. islandais Éric Boury – Miss Islande – Zulma – 9782843048692 – 20,50 €

Dossier - Rentrée littéraire 2019 : textes, auteurs, récompenses 
 


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Pour approfondir

Editeur : Zulma
Genre : littérature...
Total pages : 266
Traducteur :
ISBN : 9782843048692

Miss Islande

de Audur Ava Olafsdottir

Islande, 1963 – cent quatre-vingt mille habitants à peine, un prix Nobel de littérature, une base américaine, deux avions transatlantiques, voilà pour le décor. Hekla, vingt et un ans, emballe quelques affaires, sa machine à écrire, laisse derrière elle la ferme de ses parents et prend le car pour Reykjavík avec quatre manuscrits au fond de sa valise. Il est temps pour elle d’accomplir son destin : elle sera écrivain. Sauf qu’à la capitale, on lui conseille de tenter sa chance à l’élection de Miss Islande au lieu de perdre son temps à noircir du papier. Entre deux petits boulots, Hekla se réfugie chez Ísey, amie d’enfance convertie en mère de famille par un amour de vacances. Ou auprès de Jón John, fils illégitime d’un soldat américain qui rêve de quitter son île pour vivre de stylisme et de l’amour d’un autre homme… Avec la sensibilité, l’humour et la délicatesse qui lui sont si personnels, Auður Ava Ólafsdóttir interroge dans son sixième roman la relation de deux pionniers qui ne tiennent pas dans les cases, prisonniers d’un monde lilliputien et conservateur. Miss Islande est un magnifique roman sur la liberté, la création et l’accomplissement.

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