Mister Gwyn : écrire des portraits, selon Alessandro Baricco

Mimiche - 22.12.2014

Livre - Littérature italienne - Ecriture - Portrait


Jasper Gwyn est un écrivain dont le dernier ouvrage paru vient d'assoir durablement la notoriété. Même si la diversité des thèmes de ceux qui l'ont précédé pourrait laisser difficilement imaginer qu'ils sont issus d'une même plume tant ils se situent aux antipodes les uns des autres. Ce qui n'a pas empêché le public et la critique de se rallier à un avis quasi unanime quant à la qualité intrinsèque des textes.

 

C'est dans ce contexte que Jasper Gwyn décide de prendre de grandes vacances non sans avoir au préalable adressé à The Guardian un article dans lequel, au grand dam et dans l'incompréhension totale de Tom, son agent, parmi les cinquante-deux choses qu'il se promet de ne plus jamais faire, en apothéose, il termine son énumération par « écrire des livres ».

 

Malgré les multiples tentatives de Tom, malgré aussi l'inébranlable assurance de ce dernier, rien ne semble pouvoir faire revenir Jasper sur sa décision ! Et, après ses longues vacances, après une longue errance, à son retour, après d'interminables hésitations, quand Jasper annonce finalement à Tom que sa décision est prise, celui-ci a du mal à y croire. « Ecrire des portraits » ressemble plus à une folie qu'à une véritable décision.

 

Pourtant, après les minutieux préparatifs d'un atelier d'artiste, quand Jasper se sent définitivement prêt et qu'il lui en fait la demande, Tom n'hésite pas : il libère un peu du temps de Rebecca, sa jeune assistante, pour que Jasper puisse écrire le portrait de celle-ci.

 

 

Dès les premières lignes de ce livre, j'ai eu l'impression d'avoir déjà lu cette histoire. Impression qui s'est prolongée sans que je ne puisse y ajouter quelque souvenir réel, quelque titre, quelque ancrage solide dans une lecture fut–elle fort ancienne.

 

Puis au fil des pages, cette impression, sans disparaître, s'est progressivement atténuée jusqu'à s'évanouir eu fur et à mesure que je me laissais prendre par cette histoire magnifique, cette démarche surréaliste portée par un texte d'une qualité irréprochable.

 

Ecrire des portraits, quelle gageure ! Transgresser les lignes d'un art pour basculer dans les contraintes d'un autre tout en conservant celles du premier. Trouver une écriture dans laquelle se voit celui dont le portrait a été fait sans s'égarer dans la couleur des yeux, l'irrégularité des dents ou la longueur des cheveux.

 

J'ignore si ceci existe encore mais, dans mes années lycée, les surveillants d'études – les pions comme on les appelait alors – demandaient aux irréductibles turbulents qu'ils « punissaient » (peut-on encore utiliser ce mot ?) de disserter en quatre pages sur une boule de billard sans parler de sa forme ou de sa couleur ! C'est un peu la nature des portraits de Jasper Gwyn – dont Alessandro BARICCO se garde bien de les écrire et se borne à les suggérer – qui sous-tend cet exercice.

 

 

 

Un exercice que les peintres ont largement exploré quand ils ont abandonné la représentation quasi photographique des portraits pour ne donner  à voir que leur ressenti, leur conviction intime.

 

 

 

Ce décalage est partagé avec l'artisan auquel Jasper demande de fabriquer des ampoules pour assurer l'éclairage de son atelier. « Quel type de lumière voulez-vous ? » demande alors le vieux Monsieur. Et quand Jasper lui répond : « Enfantine ! », il dit « D'accord. ».

 

 

 

Outrepasser les conventions. Ouvrir de nouveaux espaces. Changer d'angle de vision. Telles sont certainement les missions des artistes pour nous aider à voir le monde non pas seulement comme il est mais aussi comme il pourrait être.

 

 

 

Ce livre est un bon tremplin pour s'y essayer.