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Monsieur Spleen (notes sur Henri de Régnier) : grandeur et misère d'un cocu magnifique

Mikaël Lugan - 22.05.2013

Livre - XIX ème siècle - symbolisme - littérature française


Après quelques rééditions, essentiellement de ses impressions de voyage et de ses écrits sur Venise, d'une partie aussi de sa correspondance, avec Gide et Louÿs notamment, et de son journal, le temps semble venu de redécouvrir Henri de Régnier.

 

Récemment un colloque s'est tenu à l'université de Grenoble, qui lui fut entièrement dédié et pertinemment intitulé : « Henri de Régnier, tel qu'en lui-même enfin ? ». Une importante biographie devrait également paraître prochainement. En attendant, on lira avec intérêt ce Monsieur Spleen que Bernard Quiriny vient de publier.

 

Ni biographie, ni étude critique, plutôt portrait, et portrait plutôt impressionniste. L'auteur peint son modèle par touches ; il a réuni ses notes sur Régnier en une trentaine de courts chapitres biographiques ou thématiques.

 

La chronologie ne structure pas l'ensemble ; écrire un livre d'histoire littéraire n'est pas davantage la préoccupation majeure de Quiriny. Certes, Régnier fréquente toute la faune littéraire de l'époque, les mardis de Mallarmé, son maître, le salon de Heredia, son futur beau-père, les bureaux du Mercure de France, son éditeur ; il croise Verlaine, forcément ivre ; il est l'ami de Pierre Louÿs, de Vielé-Griffin avec qui il fonde les Entretiens politiques et littéraires, de Gide ; il se bat en duel avec Robert de Montesquiou ; il entre à l'Académie Française où le comte Albert de Mun, qui ne comprend rien à ses poèmes et goûte peu l'érotisme de ses romans, l'accueille vertement par un discours resté célèbre ; Proust l'admire et lui écrit des lettres enthousiastes. Quiriny brosse à grands traits le milieu qui fut celui de Régnier : voilà pour le décor, la toile de fond.

 

Lorsqu'il entre dans le détail, qu'il le commente, il lui arrive de se tromper ; ainsi lorsqu'il cite Breton « protestant dans La Révolution surréaliste contre la scandaleuse pauvreté d'un Paul Fort, qui "voit le vent et la pluie crever son manoir" » pendant que « l'absurde Henri de Régnier se prélasse à l'Académie française », il confond l'aimable Prince des Poètes avec Saint-Pol-Roux le Magnifique. L'erreur est minime et ne porte pas à conséquences : l'auteur n'est pas historien de la littérature et il ne prétend pas nous donner un livre de spécialiste.

 

Bernard Quiriny a préféré nous livrer son Henri de Régnier, dont il a acheté un jour, par hasard, chez un bouquiniste les Histoires incertaines, recueil de trois contes dont deux sont fantastiques. Heureuse coïncidence, c'est le registre de prédilection de Quiriny. Heureuse rencontre. Il lira toute l'œuvre, grosse d'une quarantaine de volumes, et se documentera sur l'homme et l'écrivain.

 

Qui est Henri de Régnier ? Qu'est-ce qui explique son inactualité, son oubli ? Voilà les questions auxquelles Monsieur Spleen tente de répondre en composant un portrait sensible, illustré de citations prises dans les Cahiers inédits, les romans, les recueils de vers car Régnier est partout dans son œuvre, qu'elle soit lyrique, de fiction ou autobiographique.

 

Monsieur Spleen, c'est un homme né trop vieux dans un monde trop jeune. Né en 1864 à Honfleur, Henri de Régnier a bien vécu quelques années de jeunesse, s'impliquant, à vingt ans, dans la bataille symboliste, flirtant avec les grognards anarchistes des Entretiens politiques et littéraires, et faisant le choix de l'aristocratie intellectuelle contre l'aristocratie de classe. Mais c'est déjà un homme mélancolique, qui souffre de l'impossible réconciliation du rêve et de la réalité, de son inadaptation au monde : « J'éprouve, au milieu de ma vie quotidienne, des vieillissements subits qui me courbent les épaules, comme sous le poids d'années invisibles, et me font lever, aller à la glace et me regarder, tout étonné d'être resté tel. », écrit-il dans les premières pages de ses Carnets.

 

C'est un homme seul, que les mondanités, nombreuses, agacent parce qu'elles l'éloignent de son cabinet de travail. C'est aussi un mari délaissé, ridiculisé quasi publiquement par son épouse, Marie, fille de José-Maria de Heredia, également poétesse qui signera ses vers du nom de Gérard d'Houville : elle le trompe avec Pierre Louÿs, son ami – ce ménage à trois est célèbre –, dont elle a un enfant : Régnier le reconnaît, mais n'est pas dupe, il s'appelle Pierre et Louÿs est son parrain ; elle ne lui cache pas ses autres amants, ses maîtresses. Le mari trompé doit en souffrir, il endure pourtant ces humiliations avec stoïcisme. Car Régnier est un homme élégant, moins par sa tenue – le port du monocle est sa seule coquetterie – que par son esprit, son attitude face à la vie.

 

Au plus fort de sa gloire, il restera un homme discret. Ah, Régnier, malgré l'admiration de la jeunesse qui le propulsa chef de file du mouvement symboliste, malgré son incontestable réussite (chroniqueur au Journal des débats en 1908, directeur littéraire du Journal en 1914, chargé du feuilleton littéraire du Figaro en 1919, et surtout immortel en 1911), ne se sent guère fait pour vivre dans le monde comme il va. La politique l'indiffère. Tout ce qui l'éloigne de lui-même, qui l'empêche de plonger au fond de soi, l'ennuie. Qu'on lise – si on a la chance de les trouver – l'admirable Tel qu'en songe, et les Poèmes anciens et romanesques. Il souhaiterait s'extraire du temps.

 

Ses romans manifestent et exaucent ce souhait qui, pour beaucoup, choisissent pour cadre ce XVIIIe siècle galant d'avant la Révolution. Comme on est loin des romans de la vie moderne ! Henri de Régnier, qui voyage peu, qui est « l'immobilité faite homme » écrit Quiriny, aime les lieux qu'habitent les fantômes du passé : Versailles l'enchante, surtout en automne ; et Venise, où il se sent enfin chez lui, où, le temps du monde épousant le temps personnel, il se sent « enfin lui-même » : « Pourquoi m'y sens-je si intimement adapté aux choses, si près d'elles et si à elles, en une sorte de convenance profonde ? »

 

Il est émouvant le portrait que fait Quiriny de Henri de Régnier, de ce Monsieur Spleen dont l'élégance et la discrétion ont su cacher à ses contemporains la tristesse et la profonde mélancolie. L'auteur cite, dans son avant-dernier chapitre, la nécrologie perfide que lui consacra la NRF quelques jours après sa mort : « L'élégance consiste aussi à savoir s'effacer. Henri de Régnier s'est admirablement effacé. »

Sorti, après la première guerre mondiale de l'actualité, oublié des jeunes, l'histoire littéraire s'est rapidement désintéressée de Henri de Régnier, officialisant d'une certaine manière le jugement de Breton.

 

Pourtant, n'est-ce pas son inactualité même qui nous rend le poète aimable, qui fait qu'on le redécouvre aujourd'hui, dans un XXIe siècle où il faut être de son temps, et même en avance sur son temps ? Henri de Régnier, toujours décalé, qui se moquait bien d'apparaître comme un moderne, est peut-être – et c'est là la conclusion que l'on voudrait donner à notre lecture de Monsieur Spleen – simplement, un beau classique.




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