Montedidio : à Naples, les rêves volent sur les ailes des anges

Mimiche - 24.06.2020

Livre - Erri de Luca - Montedidio Naples - Folio Gallimard


ROMAN ETRANGER - « Guaglio » ! « Mon garçon » ! C'est ainsi que l'appelle, en napolitain, le patron chez qui il travaille maintenant ! Le patron d'une petite menuiserie du quartier dans lequel son père a réussi à le faire embaucher dès qu'il a eu quitté l'école. C'est normal de travailler. A treize ans ! C'est même extraordinaire car son père a fait en sorte de le laisser poursuivre des études bien au-delà de ce qui est obligatoire : pour qu'il ait un « meilleur niveau d'études ». Pour qu'il parle, écrive et comprenne l'italien alors que c'est seulement le napolitain qui est utilisé dans les rues, les petits commerces ou encore les docks où travaille son père.

 
 
 
 
A la menuiserie, il s'est lié avec Rafaniello, un bossu, un étranger récemment arrivé là sur son chemin vers Jérusalem et qui attend que ses ailes, repliées dans sa bosse, s'ouvrent en grand pour qu'il puisse terminer son voyage par-dessus la mer.
 
En attendant, il répare les chaussures de tous les pauvres du quartier qui n'en reviennent pas de les retrouver quasi neuves après qu'elles sont passées entre ses mains. C'est parce qu'il a eu un maître de grande qualité ! C'est aussi parce qu'il considère les pieds comme ayant une grande importance, justifiant tous les soins qu'il apporte à leurs enveloppes protectrices. C'est certainement aussi parce qu'il parle avec des anges qui, eux aussi, ont de grandes ailes.
 
A la menuiserie, « Guaglio » est un apprenti consciencieux : il arrive tôt le matin, il balaie la poussière, assiste mast'Errico et c'est souvent lui qui, avec Rafaniello, baisse le rideau de la boutique, le soir.
 
Ils se séparent ensuite. Et lui, retourne dans son immeuble rejoindre ses parents. Puis, depuis que son père lui a offert un « boumeran » pour son anniversaire, il monte sur la terrasse de l'immeuble et s'entraîne sans relâche à pratiquer le geste du lancer sans, pourtant, ne jamais prendre le risque de l'accomplir jusqu'au bout et de perdre cet objet magnifique dont mast'Errico lui-même a reconnu et admiré l'acacia dont il est fait.
 
Maintenant, Maria, la petite voisine de son âge, le rejoint souvent et le regarde, avec une pointe d'admiration, répéter inlassablement son geste. Maintenant qu'elle a refusé fermement au propriétaire de l'immeuble les petites privautés qu'elle lui accordait. Et tant pis si cela doit provoquer des difficultés pour sa famille qui ne parvient pas à payer régulièrement son loyer...
 
 
 
Magnifique roman que celui-là !
 
Plein d'une immense poésie, d'une immense humanité, d'un immense optimisme au milieu de vies qui trouvent le bonheur dans une simplicité extrême, dans un dénuement endémique, dans une sérénité tranquille et posée dont il semble que rien ne saura le contrarier malgré ces difficultés que le quotidien apporte avec obstination.
 
« Guaglio » est un enfant comblé par ce « boumeran » qu'il manipule avec vénération.
 
Rafaniello est un artisan comblé par son amour du travail bien fait et qui puise réconfort et optimisme dans cette idée qui le porte : ses ailes ne tarderont pas à se déplier.
 
Maria est une jeune fille, devenue trop vite femme, comblée par cette force, cette certitude, cette assurance qui ont fait cesser cette relation nocive avec le propriétaire et lui ont permis de se rapprocher d'un adolescent lui rendant son enfance, sa fraîcheur, sa candeur, presque sa virginité.
 
[ Premières pages ] Erri de Luca – Montedidio

Par la voix du jeune garçon qui est le narrateur de cette tranche de vie de quartier napolitain, parsemée de phrases, d'expressions (conservées dans leur jus dans la traduction en français) qui ressemblent à de l'italien mais qui n'en sont, à l'évidence, pas, Erri de Luca nous fait pénétrer dans ces rues du Naples de l'immédiate après-guerre, où le train de la modernité n'a pas encore réussi (est-ce une réussite?) à effacer tradition et ruralité urbaine.
 
Tous ses personnages, des plus importants aux plus insignifiants, sont croqués avec une précision chirurgicale, auscultés jusque dans leurs plus intimes recoins. Et même lorsqu'ils ne sont pas des plus reluisants, avec une certaine compassion à leur égard qui semble dicter les mots qui leur donnent vie.
 
Dans ce quartier de Monte-di-Dio, ils sont nombreux à avoir une relation assez distendue avec le créateur (quel qu'il soit !!!), dans cette Italie pourtant toujours profondément croyante et bien plus superstitieuse que Dieu ne devrait le tolérer !
 
Alors que la vie coule dans ces rues au pas lent des habitudes immémoriales, l'écriture en « chapitres » ultra courts (très rarement plus d'une ou deux pages) donne un rythme extrême à ce récit.
 
C'est la jeunesse obstinée de Maria, la foi immodérée de Rafaniello dans ce que recèle sa bosse, la nouveauté incroyable du « boumeran » du « Guaglio » qui vont faire plier la vie vers un autre avenir parce que, même dans cette pauvreté omniprésente, ce sont ces rêves qui bousculent le futur et lui arrachent, envers et contre tout, des élans d'optimisme, d’innombrables lumières d'étoiles dans le ciel que la mort ou le malheur ne sauraient éclipser.
 
Un vrai bonheur de lecture.


 
Erri De Luca, trad. italien Danièle Valin – Montedidio – Folio – 9782070302703 – 7,50 €


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