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Moronga, l'Amérique passée à tabac

Nicolas Gary - 22.08.2018

Livre - Rentree litteraire Metailié - Castelanos Moya Metailie - Castelanos Moya Moronga


ROMAN ÉTRANGER – Horacio est un génie. Une pure merveille. Depuis son Bal des vipères, passablement fou, nous ne l’avons jamais quitté. Avec Moronga, lui qui affirmait « ne pas aimer se répéter » fait une fois encore évoluer sa narration. Muter, même. Livre de la violence, de la diaspora, c’est avant tout un ouvrage résolument contre le puritanisme américain. En avant !

 


 

Avec Rodrigo Rey Rosa (chez Gallimard), Moya garde au cœur les guerres civiles qui ont sévi en Amérique centrale. Parce que la réalité dépasse sans cesse la fiction, les œuvres littéraires font parfois figure d’imitation délicate en regard des horreurs de la réalité. Mais l’humilité dont le romancier fait preuve ne doit pas faire oublier la puissance de son propos.

 

Au cœur de l’écriture de Moya, on trouve l’une des clefs qui donnent accès à la nouvelle littérature d’Amérique centrale — et qu’importe l’âge pour la porter.

 

À travers José Zeledón — ancien guérillero qui conduit un bus scolaire — et Erasmo Aragon — enseignant déconfit, verbeux et journaliste de poche — il nous brosse un tableau de l’après-guerre civile au Salvador. Cette dernière dura de 1980 à 1992, peu ou prou. Dans la ville de Merlow (fictive, à une cinquantaine de minutes de route de la capitale de l’État), les deux hommes traversent une époque improbable.

 

Le premier, un Salvadorien, hanté par les affrontements qu’il a vécus comme guérillero. Il compte parmi les quelque 300 000 personnes qui disposent d’un Temporary Protection Status, attribué aux résidents du territoire américain — sortes de réfugiés politiques. En 2017, on comptait 195 000 ressortissants salvadoriens disposant du TPS (authentique !).

 

Le second passe son temps dans l’étude des documents déclassifiés de la CIA sur le poète révolutionnaire Roque Dalton. Pour tenter d’éclaircir les circonstances de sa mort, évidemment. Zeledón vit reclus, derrière cette nouvelle identité pour passer inaperçu. Et dans le Wisconsin où il s’est installé, la rencontre avec Aragon va quelque peu bousculer son quotidien.

 

Les deux hommes, des survivants traumatisés, vont progressivement conter leur histoire — avec une délicieuse et immersive première personne ! – entre guérillas et narcotrafiquants, monde complexe où la violence s’est recyclée. Tous deux paranoïaques, constamment inquiets.
 

Horacio Castellanos Moya
une Comédie humaine en Amérique latine

 

Loin de ces récits terribles d’Honduras, qui d’après Roberto Bolańo fut celui qui raconta le mieux « l’horreur, le Vietnam secret qu’était l’Amérique latine depuis longtemps », Moya déploie des trésors de ruses. Et n’épargne personne : la culpabilité, les atrocités, les situations paradoxales et insensées… Deux voix se partagent le livre, celles de ses deux protagonistes, mais une troisième le clôt, plus impersonnelle, factuelle : comme un traitement policier.

 

Moronga, comme il l’explique, désigne un boudin — le mot morcilla au Mexique. Mais en Amérique du Sud et en Espagne, il reste très peu usité. On s’en sert évidemment pour parler de l’organe sexuel masculin… ou d’un passage à tabac. Parfois, il sert de sobriquet pour une personne de petite taille… La clef n’est cependant pas là.

 

Zeledón et Aragón, que l’on avait déjà rencontré dans ses précédents romans, servent ici de figures révélatrices. Zeledón partage quelque chose d’Œdipe — jeune guérillero, il a tué sa mère involontairement. Peut-être est-il toutefois plus proche d’Oreste, comme il l’explique lui-même.
 

Aragón est un écho de Narcisse — enfermé dans son monde égocentrique, incapable de s’ouvrir aux autres, et de les considérer simplement. Deux modèles parfaits pour évoquer le monde dérangé dont ils sont issus, et plus encore celui dans lequel nous vivons. De la distance qu’offre le temps, pour comprendre et prendre la pleine mesure, à la perspective qu’offre leur double regard, les deux hommes deviennent des guides pour parcourir l’histoire.

 

[Extraits] Moronga de Horacio Castellanos Moya
 

Avec en plat, le monde américain, où chacun est désormais suspecté de tout et de rien, surveillé pour un oui ou un non — et la violence à l’état latent, constamment. Une société qui donnerait le sentiment d’être proche de l’effondrement. C’est en se heurtant tant à leur passé qu’à ce présent que les deux hommes fournissent une matière infiniment modelée.

 

Moya est, comme à son habitude, décapant, corrosif — ce sourire narquois de ceux qui nous l’avaient bien dit. Et qu’on se régale encore d’écouter.

 

 

Horacio Castelanos Moya - trad. espagnol (Salvador) René Solis – Moronga – Métailié – 9791022607940 – 22 €

 

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Commentaires

Dans les pays hispanophones le prénom est suivi du nom de famille du père puis celui de la mère. En ce qui concerne cet auteur, Horacio est son prénom, Castellanos (avec deux l) le nom de son père et Moya le nom de sa mère. Il conviendrait donc de se référer à lui comme Castellanos Moya, comme on fait en espagnol, ou Castellanos seul à la rigueur. Mais pas Moya seul.

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